Être ou avoir été

Igor Markevitch

Être ou avoir été
Mémoires

Collection Gallimard - 1980

 

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AVERTISSEMENT – REMERCIEMENTS

La première version-brouillon de ce livre m'a pris un an et demi, du jour de Noël 1977, la définitive, après révision des sources, de septembre 1979 à janvier 1980. En fait, l'ouvrage représente quelque cinquante ans car il contient des textes écrits à tous les âges. Ayant réélaboré l'ensemble, j'avais pensé dater les morceaux anciens pour les replacer dans leur contexte temporel. Puis, sauf dans quelques cas particuliers, j'y renonce pour ne pas alourdir inutilement, me disant aussi qu'en cas de recherche ou vérification nécessaires, je laisse ces paperasses en assez bon ordre. Et maintenant, ce premier volume de mes Mémoires achevé, ce m'est un devoir charmant, presque une récompense, de remercier celles et ceux qui en ont aidé la création. Ma gratitude va avant tout à ma très chère amie Lydia Cassin que j'ai surnommée mon étalon-lecteur, car elle fut la seule à connaître la version définitive du livre jusqu'à ce que je l'apporte à Claude Gallimard, et s'appliqua, chapitre après chapitre, à m'en signaler les oublis ou erreurs, même minimes, avec autant de méticulosité que de culture. Elle m'a aussi aidé, ainsi que Valentine et Jean-Claude Marcadé, à vérifier mes informations sur l'histoire ou l'art russes qui posent encore pas mal de problèmes. Je remercie également Claude Tannery pour son assistance précieuse dans la préparation de ma documentation et le classement de mes archives. Sa part a été particulièrement appréciable dans la rédaction de certaines notes. J'aimerais aussi, en souhaitant ne pas froisser sa modestie, nommer Fedia Muller dont la connaissance de tout ce qui tient à la ville de Vevey m'a permis d'étayer mes souvenirs d'enfance. Pour finir, je dois une mention particulière à ma collaboratrice Marie-Claire Kayser, qui, avec une patience inlassable, a dactylographié et mis au net mon manuscrit, prouvant qu'on peut déchiffrer l'indéchiffrable. Ajouterai-je que j'ai surtout apprécié l'encouragement communiqué par leur intérêt à tous ? Et là, ma gratitude s'étend à mon entourage entier, mes élèves, mes amis.

Igor Markevitch


PROLOGUE

De quoi suis-je fait ?

Seuls quelques chagrins incommunicables m'ont fait éprouver mon organisme comme un système clos. La discrétion, la pudeur me referment rarement sur moi. Je suis trop moderne pour cela, ayant tout autant le sentiment d'appartenir à l'humanité entière que celui de notre commune interdépendance. L'incapacité de me situer est peut-être mon originalité la plus certaine : je n'ai jamais su me délimiter, ni dans l'espace, ni dans le temps, raison pour laquelle les frontières me font rire. De même que les événements me malaxent, je me prolonge en eux, influant sur le monde par mon moindre souffle, le moindre geste, la moindre pensée, responsabilité dont j'ai tôt senti le poids. (Chacun pourrait en dire autant, si le sens de la responsabilité était le bien du monde le mieux partagé, mais hélas...) A quel moment situer ma vraie naissance ? S'est-elle seulement accomplie ? Un secret instinct me suggère parfois que je n'aurai vécu qu'en fonction d'un chapitre final qui vaudra• et justifiera les autres chapitres réunis. Tout accentue mon sentiment d'être aussi inachevé qu'incommencé : mon corps n'est qu'un noyau où une conscience innombrable se débat à l'étroit.

On voit que pour me présenter, il faudrait amorcer par mes antécédents sans exclure – ô détail – l'histoire générale*. Mille livres n'y suffisant pas, je me bornerai à ce que j'ai pu prospecter avec certitude.

* Il est difficile d'expliquer tels penchants ou tels traits de caractère par ceux des parents, ou tel préjugé par leurs convictions. En remontant à la seconde génération il faudrait savoir quatre fois ce qui est déjà obscur à la première ; à la troisième, il y aurait huit aïeux à consulter. Et en 1500, quand les Markevitch apparaissent dans des chroniques contrôlables, chaque homme de mon âge peut se compter 524 288 antécédents directs. Or, ces quelques siècles, pour l'anthropologue, sont le temps d'une larme. Et qu'est-ce qui dans cette larme est transmis ?

Parmi mes filiations significatives, je me retrouve dans des ancêtres mêlés à ladite intelligentsia, qui, à force de vouloir la révolution pendant plusieurs générations, finit par accoucher du plus grand cataclysme de l'histoire, fort différent de ce qu'elle imaginait, mais qui implanta partout des caractéristiques essentiellement russes.

Il s'ensuit que le parti communiste, où que ce soit, paraît souvent tenu par la férule d'un Nicolas 1er*. En ce sens je vois dans l'eurocommunisme un anticorps du marxisme pour se dérussifier. L'immuabilité de concepts politiques fondamentaux, depuis Ivan le Terrible jusqu'à nos jours, provient des rapports du pouvoir avec le peuple le plus résigné du monde. Inspirateur plus que concerné, ce peuple laisse s'accomplir en son nom des progrès souvent plus contestables que réels, et sans qu'on prenne généralement la peine de l'en même informer. « Notre peuple, déclarait Pierre le Grand, est comme un enfant qui n'apprend rien de son plein gré, et qui ne saura jamais lire si le maître ne l'y oblige. Plus tard, ses études terminées, il sera reconnaissant d'avoir été obligé de les poursuivre. On le voit aujourd'hui, tout n'a-t-il pas été obtenu par la contrainte ? Les éloges cependant se font déjà entendre partout pour les fruits encore verts de nos réformes. »

* Le règne de Nicolas 1er est une anticipation du totalitarisme et peut-être son exemple le plus achevé, car légitimé par une dynastie. Un immense fonctionnarisme, servile, benêt et gonflé de poncifs chauvins, divisé en grades d'une complexité chinoise, vêtu d'uniformes (il y en avait même pour les membres de la Société de Géographie), espionnait de haut en bas, dans une discipline militaire.

Pierre est ingrat. Il méconnaît l'inépuisable zèle d'apprendre des Russes. Staline semble avoir mieux su rendre ce zèle coopératif. Tous deux ont en commun la même indifférence pour la dépense en matériel humain. La population russe, qui atteignait 18 millions au début du XVIIIe siècle, était tombée à 13 millions à la fin du règne de Pierre. La légende populaire affirme que Saint-Pétersbourg eut pour fondations « les squelettes de ceux qui le bâtirent ». En ce qui concerne Staline, les faits sont trop récents pour que j'y revienne. Notons que, sensible à l'ampleur du format de ces deux redoutables bâtisseurs, le singulier peuple russe est resté plus attaché à leur souvenir qu'à nul autre, sinon à Ivan le Terrible, dont la cruauté a laissé une empreinte durable. Et aujourd'hui, dans la mesure où il fait confiance au système soviétique, on doit l'attribuer non seulement aux progrès sortis de la révolution, mais encore au fait qu'il y retrouve les constantes familières, même les pires, de l'histoire russe.

Parfois l'adversité m'a fait éprouver en moi-même cette capacité d'acceptation qui porte la marque d'un au-delà étrange. Tout en n'ayant jamais connu lesdits Droits de l'Homme, et peut-être pour cette raison, notre peuple sut acquérir des « Droits de l'âme » qui lui sont propres, parfois avec une vaste plénitude.

Si mon adolescence parmi les Suisses – sans doute les plus heureux des Terriens – a atténué un sentiment de culpabilité envers mon peuple, sentiment hérité aussi de l'intelligentsia, je n'ai cependant pas été suffisamment assimilé par l'expérience helvétique pour que les souffrances de ma patrie d'origine n'aient souvent retenu en moi une certaine liberté de bonheur, de même que je me sens solidaire de la lutte des Kurdes ou du plus perclus des Hindous. Par contre, ma transplantation prématurée en Occident m'a éloigné du sentiment trop ancré dans l'histoire russe que tout progrès se fait du sommet à la base. Il s'ensuit que, comme chef, aussi exigeant que je paraisse, je dirige des instrumentistes, non des instruments, mon éthique directoriale étant conditionnée par le désir que chaque membre de l'orchestre puisse donner le meilleur de
soi*.

* Intéressante à ce sujet, la notation de Nadiejda Kroupskaïa, compagne de Lénine : « Il communiquait aux autres sa propre passion et savait obtenir ce que personne d'autre n'aurait obtenu. Chacun portait pour ainsi dire en lui une parcelle d'Ilitch (Lénine), et c'est pour cette raison peut-être qu'il se sentait si étroitement lié à lui. »

Bien que l'intelligentsia russe du me siècle se caractérisât par le mécontentement de tout ce qui existe, avec une attraction du Néant préfigurant les Baader du XXe , il s'y mêlait aussi un enthousiasme romantique pour toute forme d'émancipation, alors libérale, voire maçonnique. J'en retrouve des traces nombreuses chez mes antécédents et me sens aussi affilié à Nicolas Markevitch, auteur de la première Histoire de la Petite Russie (1842, 5 vol.), en fait un plaidoyer pour une Ukraine ukrainienne comme eût dit un de Gaulle autochtone, qu'à un révolutionnaire comme mon grand-oncle maternel Nicolas Pokitonov, emprisonné douze ans dans la forteresse de Schlüsselbourg où il retrouva Vera Figner, cette figure héroïque du socialisme(1). Celle-ci, dans ses Mémoires, un des meilleurs témoignages des révolutionnaires russes, donne des informations sur N.D. Pokitonov, qui fut jugé au même procès qu'elle.

« Arrivé jeune et beau, avec un esprit curieux et cultivé, il avait un tempérament actif qui lui rendait le régime carcéral particulièrement dur. » Vera Figner le décrit partageant son temps entre l'étude des langues et les travaux sur bois où il excellait. Il organisait des distractions pour les autres et fit même un arbre de Noël. Condamné en 1884, N.D. Pokitonov se fait remarquer en septembre 1895 par un comportement si anormal (hallucinations, manie dépressive) que ses camarades comprirent qu'il était devenu fou. Transféré à l'hôpital de Saint-Nicolas pour « symptômes de tuberculose », il y meurt le 4 avril 1897.

Parmi les relents qui me lient à l'intelligentsia, j'observe aussi en moi une prédisposition à l'ascétisme, qui ne m'a jamais lâché, ainsi qu'une nostalgie de vie simple pour laquelle, dans mon enfance en Suisse, nous dormions par terre, ma sœur et moi, marchions nu-pieds et nous nourrissions de gruau avec un sérieux monacal. Prosélyte, j'incitais à faire de même les gosses du quartier qui suivaient comme d'excellents mini-Tolstoï. Ce besoin de pureté ne s'exprima pas toujours de façon aussi naïve et explique probablement que je me sois tôt passionné pour les Droits de la Nature, aussi importants que ceux de l'Homme, auxquels ils sont d'ailleurs imbriqués – et que j'accepte d'appeler écologie, si le mot contient cette notion de droit.

Il semble que mes ancêtres, avec leur aspiration au « vrai » m'aient encore légué un goût suicidaire du sacrifice, protestation contre les stérilisantes Forces de l'Ordre, cet étouffement organisé. D'où une tendance, encore particulièrement slave, à me rendre responsable des maux qui nous accablent. Ceci eût pu me tuer si un humour tenace ne me permettait de le surmonter. J'avoue, néanmoins, avoir vécu emprisonnant au fond de moi un cri silencieux qui n'a cessé de me faire mal.

Je dois mentionner encore mon horreur de la sclérose – et de l'obésité psychique ! – que produisent, en Occident, l'attachement à la propriété et l'embarras de structures trop lourdes. Aussi suis-je porté à partager l'admiration de mes aïeux pour l'Obchtchina, cette propriété communautaire née de la Sitche cosaque, laquelle a longtemps constitué, avec ses fortifications et ses villages, une entité collective, et la défense la plus efficace contre les incursions tartares*. L'Obchtchina deviendrait une, des caractéristiques des campagnes russes dont le kolkhoze offre une application, trop souvent paralysée par une planification abstraite. Alexandre Herzen écrit justement que « le paysan russe ne comprend d'autres formes de vie que l'Obchtchina et ses droits et ses devoirs par rapport à la commune et à ses membres. Hors de la commune, il ne se reconnaît aucune obligation ». On reviendra à l'Obchtchina, cette forme primordiale d'autogestion. Elle avait contribué à développer un sens de responsabilité partagée que j'ai rencontré dans les kibboutzim israéliens, amené par des fies russes.

* La commune telle qu'on la concevait en France aux XII et XIIIe siècles, et qui reposait sur un serment communautaire, n'était pas sans ressembler à la Sitche.

Il n'y a pour ainsi dire rien, chez nous, qui corresponde à la bourgeoisie capitaliste dont les racines plongent jusqu'au Moyen Age. On n'improvise pas les résultats d'une aussi longue et souvent remarquable évolution, et l'espèce de bourgeoisie industrielle russe qui apparut à la fin du XIXe siècle, fut balayée avec Kerensky(1). Quand, adolescent, je découvrais Rousseau, son sentiment des tares inhérentes à la propriété me firent simplement prendre conscience de moi. Si je me suis occidentalisé, rien ne m'a donc prédisposé à m'embourgeoiser, d'où une liberté vis-à-vis des structures et des choses qui m'a conservé, toute la vie, autant de mobilité que de capacité d'adaptation. Je ne me sens même pas propriétaire de mon œuvre et, fût-elle publiée comme « Anonyme », je trouverais aussi justifié que « Markevitch », du moins dans ce qu'elle a de bon*.

 

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Du passé, présent dans mon sang, les échos les plus puissants viennent d'Ukraine. Saurais-je parler avec objectivité de cette terre inconnue, qui donna à l'entière Russie son nom (Rus désignait à l'origine le peuple d'Ukraine), à moi mon prénom**, et pour laquelle j'éprouve la tendresse qu'on porte à une mère humiliée Jusqu'à sa soumission aux Mongols, après le sac de Kiev en 1240, l'Ukraine offrait au monde l'image d'une civilisation imposante. Alors que la Moscovie végétait encore dans la barbarie et l'obscurité, Kiev, christianisée depuis saint Vladimir (972-1015) rayonnait bien loin par ses lettres comme par ses arts. Le moine Adam de Brême qui saluait en elle une rivale de Constantinople, décrit ses quatre cents églises et son université fondée par Yaroslav 1er dit le Sage, qui succéda à son père saint Vladimir en 1015 et mourut en 1054. L'Ukraine commerçait et entretenait des rapports culturels avec le reste du monde civilisé, ce qu'attestent les alliances de ses princes avec les dynasties européennes(1). Il ne resta que poussière de l'essor de Kiev, et quelques églises, dont les monarques égalent, quand elles ne les surpassent, celles de Ravenne. A la fin du mile siècle un voyageur décrit la ville comme un amas de ruines où se mêlent crânes et ossements, et où deux cents maisons, à peine, sont habitables.

* Cette idée de l'incarnation du pluriel par la création individuelle est développée dans mon édition encyclopédique des symphonies de Beethoven.

** La captivité chez les Tartares d'Igor, prince de Kiev au XIIe siècle, a été popularisée par l'opéra de Borodine. On connaît moins la Geste d'Igor, superbe épopée dont l'opéra s'inspire. C'est le comte Alexis Moussine-Pouchkine qui la fit connaître au XVIIIe siècle, sous son titre Slovo o polku Igorove. Le manuscrit, acquis par lui en 1790, disparut dans l'incendie de Moscou. Bonne traduction de la Geste d'Igor dans la version anglaise de Vladimir Nabokov.

Et l'herbe, de douleur, se pencha
Et l'arbre, de chagrin, s'inclina vers le sol,

dit
la Geste d'Igor.

On peut voir aussi un facteur de la décadence kievienne dans l'éloignement linguistique dû à l'occupation tartare. Les idiomes slaves se nourrissaient de termes chinois, mongols, arabes et turcs, et les clercs eux-mêmes oublient le grec. La cessation d'échanges avec le monde romain et l'ignorance du latin, en isolant longtemps l'Ukraine, la priva des enrichissements de la Renaissance.

Je déplore le centralisme des tsars – arbitraire et contre nature comme tous les centralismes – qui s'emploiera à étouffer jusqu'au souvenir de la grandeur kievienne pour s'opposer à toute velléité de résurgence d'un peuple trop conscient de son entité. Lénine note subtilement que l'appareil bolchevique a pu se superposer à l'ancienne centralisation car « les mêmes raisons qui font que la propriété capitaliste divise, ont uni ceux qui ne possédaient rien ». Ceci cependant ne justifie pas la centralisation elle-même. Qu'il me suffise de mentionner la prohibition de la langue ukrainienne décrétée par Pierre fer peu après l'annexion du pays, puis l'imposition du servage par Catherine II à une nation spontanément démocratique.

Les avanies qu'elle a subies laissent dans ma chair l'empreinte d'une frustration latente, d'où mon appel passionné pour le droit des peuples à être eux-mêmes. Au nom de l'unité, nos faibles « puissances » modernes passent le rouleau compresseur de l'uniformisation. Or, si l'humanité montre tant de faces et une variété aussi superbe, c'est pour qu'on cultive cette diversité, non qu'on la nivelle. Nous devons dépouiller le mot « peuple » de l'arbitraire qui, depuis le XIXe siècle, le lie à l'État nation. Les Basques comme les Catalans sont un peuple bien avant que d'être espagnols ou français, et leur division un non-sens ethnique qui disparaîtra par la force des choses dans une Europe de peuples. Qui niera que les Flandres ne soient une réalité autrement éprouvée et durable que la Belgique ?

Italien d'adoption, je m'intéresse beaucoup moins à l'Italie qu'aux peuples qui la composent.

Qu'on pense aux Toscans, qui, pendant quelque 3 000 ans depuis leurs ancêtres étrusques, ont contribué plus que nuls autres à l'épanouissement de notre civilisation. Malgré les efforts de l'unification italienne puis du fascisme pour mettre en veilleuse une aussi puissante personnalité collective, elle réapparaîtra. Les peuples ont la peau coriace, comme cela s'est vu avec les Polonais, qui restèrent eux-mêmes alors que leur pays était réduit à quelques pages de Chopin. On paraît trop porté aujourd'hui à n'accorder d'attention qu'à ceux qui se rebellent, comme les Corses. La grande histoire d'un peuple en apparence aussi calmé que les Normands a-t-elle le développement qu'elle mérite ? Et les Bourguignons, les Andalous, les Écossais ou les Tchèques ? J'appelle de mes vœux la renaissance qui permette à chacun d'eux de contribuer avec son apport original à une construction commune.

Ceci m'amène à parler de mon arrière-grand-oncle, Athanase Vassilievitch Markevitch (1822-1867), ethnographe, érudit de l'histoire d'Ukraine et de sa littérature populaire (il avait pour épouse Marie Valinskara (1834-1917), célèbre poétesse de la langue ukrainienne*). Avec l'historien Kostomarov(1) et le poète ukrainien Chevtchenko(2), il fonde en 1845 une association désignée par le nom bizarre de « Confrérie de Cyrille et Méthodes(3) », dont le but était d'abattre l'autocratie, de « dégermaniser » l'administration et de réunir les peuples slaves en une fédération où chacun d'eux bénéficierait d'une large autonomie. La dégermanisation a un côté prioritaire qui touche à l'obsession. Tolstoï en parle dans Guerre et Paix à propos du général Ermolov qu'Alexandre ler veut récompenser pour sa conduite au Caucase et qui répond : « Sire, faites-moi allemand ». En Ukraine, on n'appela jamais Catherine II que « l'Allemande » et Pouchkine définit Nicolas 1er comme « un peu de Pierre le Grand et beaucoup de Feldwebel ». Sous le règne de ce souverain, l'élément germanique envahit complètement l'administration. Renan a prévu la réaction que provoquerait cet état de choses. Il note « l'opposition toujours croissante de la conscience slave à la conscience germanique, opposition qui aboutira à une lutte effroyable ». Oui, la bataille de Stalingrad est l'aboutissement d'un long rejet.

Le programme de la confrérie publié dans un « Manifeste ukrainien » et qui visait à rien de moins qu'à la formation des États-Unis slaves, reprenait dans les grandes lignes celui des Décembristes. Bien que panslave dans la première étape, il n'excluait pas l'union avec d'autres peuples, ce qui en fait la préfiguration d'une Europe Viable. En voici les fondements principaux :

Les peuples formant la fédération initiale sont les Ukrainiens, les Grands-Russes, les Blancs-Russes, les Polonais, les Tchèques, les Slovaques, les Serbes, les Croates, les Slovènes et les Bulgares.
Chaque peuple constitue une république et se gouverne seul, de façon à avoir sa langue, sa littérature et sa structure sociale.
Les députés des républiques se réunissent dans un Conseil slave où sont discutées et résolues les affaires concernant l'Union entière.
Dans chaque république règne la liberté, l'égalité publique, et les classes sont abolies.

Les idéaux de la Confrérie trouvaient leur expression la plus remarquable dans la Genèse du peuple ukrainien, un ouvrage attribué à Kostomarov, dont les premières copies clandestines se répandirent par un samizdat de l'époque. Il portait en exergue ce vers de Chevtchenko : « L'Ukraine se lèvera et dissipera les brouillards de la servitude. » On note dans l'ouvrage une parenté avec le Livre du peuple polonais de Mickiewicz. En dépit de son romantisme, la Genèse frappe par ses vues hardies : « Les seigneurs doivent affranchir leurs selfs et faire d'eux leurs frères ; et les riches doivent doter les miséreux et les miséreux être comblés. Si l'amour existe dans les cœurs, il en sera ainsi, car celui qui aime veut que l'aimé soit aussi favorisé que lui-même. » Comme un leitmotiv s'exprime la conviction que la liberté de progresser est paralysée par un pouvoir étranger (celui des tsars « allemands ») incapable de comprendre la mentalité du pays. L'ouvrage met d'ailleurs en garde contre tout culte de la personnalité. On attend des futurs gouvernants qu'ils se soumettent à la loi et à l'assemblée populaire afin d'accomplir les tâches qui leur incombent ; qu'ils évitent des titres prétentieux, se détournent de la pompe et vivent simplement en travaillant pour le bien commun, car ils sont les serviteurs de tous. La Genèse insiste sur le fait que « l'intérêt est corrupteur et aliène la liberté(1) ». J'allais rencontrer un jour en Yougoslavie une application prometteuse, bien qu'encore fort imparfaite, du programme fédérateur du « Manifeste ». Que serait, me demandais-je là-bas, une Europe partie de l'Est selon le rêve de la Genèse du peuple ukrainien ?

Pour un gouvernement comme celui de Nicolas 1er, de tels principes représentaient une subversion inadmissible. A peine découverte, la Genèse est confisquée, les membres de la Confrérie recherchés, poursuivis, arrêtés. Le tsar, se considérant comme berger de ces âmes, les châtia durement. Chevtchenko, condamné à « l'interdiction d'écrire », fut envoyé en exil comme soldat. Kostomarov fit de la prison, la censure interdit leurs œuvres. Uvarov, ministre de l'Instruction publique, intervint en faveur de Markevitch, son ancien camarade d'études. Ainsi Athanase Vassilievitch*, avec quelque trente autres, dont son cousin Nicolas Andreïevitch, l'historien déjà cité, s'en tira-t-il avec une lourde amende pour délit d'opinion. L'affaire eut une grande répercussion dans l'intelligentsia russe. Dostoïevsky parle, en 1847, de ces « êtres vraiment nobles, intelligents, cultivés, appartenant aux sphères savantes, qui ont été amenés à Saint-Pétersbourg et jetés dans des prisons inaccessibles ».

* On me permettra de désigner les personnages russes souvent cités par leur nom patronymique. Ex. mon père Boris Nicolaïevitch = Boris fils de Nicolas. A part le charme du patronyme pour une oreille russe et son atmosphère plus personnelle que le nom de famille, il est souvent commode pour certaines identifications.

On a déjà compris ma foi dans une société nouvelle (ou devrais-je dire, ma foi dans la nécessité d'y croire ?). Aussi ces hommes me sont viscéralement proches. Quelle fraîcheur se dégage de leurs écrits ! Quelle générosité dans leur élan ! Et combien leurs « utopies » se sont avérées corrosives ! Comparée à l'union de peuples qu'ils concevaient, l'Europe dont on parle aujourd'hui paraît sans visage et fade. Croit-on la construire en ignorant les peuples qui la composent ? Bach me paraît un de ceux qui l'ont le mieux senti. Je salue en lui un immense précurseur dont la moindre Suite offre un portrait d'Europos. Bach y assemble l'ouverture ou la courante française avec l'allemande, la sarabande espagnole ou la gigue anglaise, et la polonaise, et la passacaille italienne quand ce n'est la bourrée auvergnate ou le passepied breton. Toujours fédérateur, cet assembleur de peuples indique que, seule, l'harmonisation d'entités réelles peut développer une solidarité européenne sentie. Son œuvre est plus qu'un symbole. Ne serait-ce pas une tâche exaltante et digne de la jeune génération que de dresser l'inventaire de tous les peuples d'Europe, et de favoriser leur connaissance réciproque ?

Mon adolescence en Suisse me l'a fait pressentir, les Suisses admettant comme la chose la plus naturelle que l'habitant de Genève se considère d'abord genevois, puis suisse. Tel est le respect remarquable qui donna sa force et sa cohésion à la mosaïque helvétique, qui reste, qu'on aime ou non son contenu, un chef-d’œuvre politique. C'est pourquoi j'écrivais récemment à propos de l'autonomie du Jura francophone : « Je me félicite que le problème ait été posé pour ces quelque quatre-vingt mille habitants. Plus petit est le peuple concerné, plus grande la valeur du respect qu'on lui porte. »

Je suis fier que le même respect ait incité mes ancêtres à lutter pour un avenir conforme à la nature des choses. Influencé par ses séjours en Suisse, Lénine insistait sur la nécessité d'accorder une large autonomie aux peuples. Staline, qui avait pourtant participé à ses travaux sur le Problème des nationalités, appliqua ces principes d'une façon telle que, loin de représenter une autonomie culturelle, la reconnaissance des langues nationales servit à diffuser une propagande uniforme et centralisatrice. Ce fut, on le voit, la négation des droits qu'on prétendait exalter. « Tout langage est une conception du monde », écrit Gramsci.

* Elle écrivait sous le pseudonyme de Marko Voytchok, allusion à l'ancienne forme du nom de famille : Markovitch = fils de Marko.

 

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Si vous avez souri, lecteur, de la chaleur avec laquelle j'émets ces convictions, je vous propose de l'attribuer à mes ancêtres cosaques. Certes, je ne vais pas, comme ces redoutables « défenseurs de la foi », jusqu'à parcourir villes et villages pour faire appel aux volontaires contre les infidèles. Je ne crie pas : « Celui qui est prêt à être empalé pour la foi chrétienne, à être écartelé pour la Sainte Croix et à regarder la mort en face, qu'il vienne avec nous ! » Il faut n'avoir rien à perdre pour aspirer à ce ciel-là. En suis-je pourtant si éloigné ? N'a-t-elle pas les mêmes racines, cette étrange indifférence à la mort qui surprenait mes amis pendant la guerre et me surprit parfois moi-même ? Je sais seulement qu'elle n'est faite ni d'héroïsme, ni de quelque métaphysique sublime, mais plutôt du sentiment que la mort n'a pas grand-chose à me prendre. Je lui survis déjà.

Je ne cache pas mon peu de goût pour la violence inhérente aux Cosaques. Par contre, j'apprécie leur engagement envers leurs idéaux comme leur attachement aux règles qu'ils se donnaient. Là, ils font penser aux Templiers. La Sitche des Cosaques était d'ailleurs une sorte de communauté religieuse et militaire, administrée par une assemblée, ignorant la propriété privée, et dont les femmes, comme dans les ordres, étaient exclues. Ce qui n'empêche pas l'Ukraine d'avoir été un des premiers pays à prêcher l'égalité des sexes, quand on n'y avantageait pas les femmes. Ces dernières y choisissaient leur mari.

La situation géographique de l'Ukraine la destinait, après avoir servi d'avant-garde nordique du monde gréco-byzantin, à être plus tard le glacis sud des terres russes*. L'aventure de la Cosaquerie reflète les avatars de cette situation exposée. Après l'effritement de l'empire mongol, un des rôles principaux des Cosaques fut longtemps de lutter contre les razzias tartares et turques qui avaient pour but la traite du bétail humain(1). Sans former une nationalité distincte, la Cosaquerie – en russe Kosatchestvo – dut à ses mœurs et à ses institutions une autonomie relative jusqu'à la révolution. Les Cosaques la défendaient avec une ombrageuse susceptibilité qui reflue en moi, mais atténuée par mon manque de vindicte, alors que venger les « offenses » constituait une raison de vivre de ces amazones Tales.

* Le mot Ukraine, qui signifie Marche, fut longtemps employé dans le sens d'avant-poste. Une ballade du XVIIIe siècle commence ainsi : « Dans une Ukraine de Sibérie... » N'oublions pas non plus que l'Ukraine d'aujourd'hui est un pays dont la superficie, 604 000 km2, et la population, 47 millions, sont comparables à celles de la France.

L'histoire spécifique des Cosaques se termine lorsqu'ils cessent, au XVIIIe siècle, de donner à l'Ukraine ses chefs. Catherine II, dans le but de russifier l'Ukraine, força le dernier hetman, Razumovsky, à abdiquer et le remplaça par un gouverneur russe. Auparavant, l'hetman, grade supérieur de la hiérarchie cosaque, élu par les échevins, entouré d'un collège des Anciens, était souverain du pays. Les paysans acceptaient cette forme de gouvernement, démocratique par son élection, parfois anarchique par ses méthodes, d'autant mieux que l'agriculture était interdite aux Cosaques afin qu'ils ne perdissent leur vertu guerrière. Dès lors, pour un Cosaque, observe Nicolas Markevitch, être libre signifiait « avoir des droits que les autres n'ont pas », conception qui ne manquera jamais d'adeptes.

Plusieurs hetmans coulent dans mes veines, ce qui m'amène à parler de Mazepa que quelques lignes assez fantaisistes de Voltaire devaient installer dans la légende. En effet, un caprice du sort a voulu que les principaux protagonistes de la carrière de ce personnage – ambigu, fastueux, déloyal, séduisant, hystérique, mais non dénué d'ampleur – soient deux de mes ancêtres. L'hetman Dorotchenko et le vice-hetman Kotchoubey furent surtout ses victimes.

Mazepa avait joint l'Ukraine à la suite d'un scandale qui lui vaut d'être chanté par Byron, Liszt, Hugo et d'autres. Il s'agissait d'une idylle avec une voisine de campagne nommée Falbowska. Ayant découvert l'affaire, le mari demande à un moujik combien de fois son rival était venu chez lui. « Autant de fois que j'ai de cheveux sur la tête », répond le paysan. Pour se venger, Falbowski fit attacher Mazepa, sans vêtements, sur un cheval, la tête vers la queue. L'animal, affolé par des coups et des pierres, s'enfuit à travers bois déchirant son maître aux ronces et aux buissons. C'est dans ce piteux appareil que les domestiques de Mazepa retrouvèrent leur maître. Fou d'humiliation, celui-ci sollicita du roi de Pologne une mission auprès des Cosaques*.

Mazepa trouva en Dorotchenko un protecteur. Celui-ci l'envoya en mission à Moscou où Mazepa n'eut de cesse qu'il ne parvînt, par ses intrigues auprès de Pierre le Grand, à le faire destituer. Il y réussit et passe au service du successeur de Dorotchenko, l'hetman prorusse Samohilovitch, manœuvrant avec tant d'astuce que son nouveau maître, bientôt déposé à son tour, est banni en Sibérie. Mieux traité, Dorotchenko, lui, termina ses jours en résidence surveillée dans le palais de Iaroslavetz**. Ainsi Mazepa qui, avec sa connaissance du russe, du polonais, du latin, et son habileté diplomatique, avait su se ménager la confiance du tsar, atteint son but : il est proclamé hetman d'Ukraine en 1687. II le restera vingt ans jusqu'à ce qu'il trahisse Pierre en passant dans le camp du roi de Suède, Charles XII, à la veille de la bataille de Poltava. La défaite de Charles signe la fin de cette carrière tortueuse.

Mon aïeul Kotchoubey*** doit à Mazepa d'être le héros d'une tragédie funeste : non content de lui avoir enlevé sa fille****, Mazepa avait dénoncé au tsar Pierre ses convictions libertaires, ce qui vaut à Kotchoubey d'être exécuté sur l'ordre de Moscou. Cette situation a inspiré à Pouchkine des vers immortels où il peint à la fois en Kotchoubey le père supplicié par l'amant de sa fille et le juste immolé pour l'indépendance de son peuple. Et Pouchkine décrit Matopa avec des accents shakespeariens : « Qui descendra dans l'abîme de cette âme sinistre ? »

* Sur ces faits, Voltaire le premier brode une légende : « Le cheval, écrit-il, qui était du pays d'Ukraine, y retourna et y porta Mazepa à demi mort de fatigue et de faim. » Pour Byron, dont Liszt s'inspirera, « les torrents sont moins rapides et moins impétueux » que le cheval de Mazepa. Victor Hugo chante, lui, cette « course insensée… dans l'horizon sans fin qui toujours recommence ». Négligeant les intrigues et les trahisons qui durèrent plus de vingt ans, Victor Hugo ose un raccourci véloce :

... Il court, il vole, il tombe
Et se relève, roi.

** Nathalie Gontcharova, femme de Pouchkine et descendante comme nous de Dorotchenko, hérita de ce domaine. Cette trop aimable cousine porte la lourde responsabilité du duel où Pouchkine trouva la mort.

*** Sa petite-fille, Elisabeth Kotchoubey, épousa Ivan Markevitch (1747-1814).

**** Bien que, dans l'église orthodoxe, le mariage soit incompatible avec le parrainage, Mazepa, éperdument amoureux de sa filleule Matrena, fille de Kotchoubey, la demande en mariage. Kotchoubey refuse. Matrena, séduite par cet homme plus âgé que son père, se fait enlever par l'amant. On possède encore la lettre dans laquelle le père exprime sa douleur et tente, naïvement, de fléchir le suborneur : « Quand a-t-on vu chose pareille, accabler un dignitaire de nos régiments (sic) ? Malheur à moi, misérable sur qui le monde crache ! » Il obtient que sa fille lui soit rendue. La liaison des deux amants est dès lors empoisonnée par les rendez-vous clandestins et les tromperies. Leur correspondance montre un Mazepa aussi violent que passionné : « Que Dieu sépare de leur âme ceux qui nous séparent. »

La trahison de Mazepa à Poltava alluma en Pierre 1er une colère ravageante. Il fit réduire son palais en cendres et le clergé frappa son nom d'anathème. Kotchoubey fut réhabilité, mais trop tard, avec des éclats préannonçant les réhabilitations de Khrouchtchev. « La sépulture du martyr, dit Pouchkine, est consacrée avec celles dos saints légendaires. » J'ai médité sur ce destin par une de ces fins d'après-midi dorées qui sont un charme de Kiev. On se rend aujourd'hui en pèlerinage sur la tombe de Kotchoubey. De telles réhabilitations illustrent la fragilité de notre jugement.

Aussi notable que Kotchoubey, bien que de tout autre manière, mon autre ancêtre, l'hetman Pierre Dorotchenko, déjà mentionné, avait réuni, en 1668, l'Ukraine entière sous son commandement. Dorotchenko passe pour habile manœuvrier. Sans se lier à personne, il parvint à se faire bien voir, autant par le sultan Mahomet IV que par le roi de Pologne, assurant à l'Ukraine une tranquillité éphémère. J'avoue cependant me sentir plus proche d'un Kotchoubey que de ce précurseur du neutralisme à la Nasser. Sans doute, mon tempérament me prédispose-t-il davantage à l'engagement qu'à la balance.

Comme Kotchoubey, Paul Polubotok, troisième hetman figurant parmi mes aïeux directs, représente pour les Ukrainiens un symbole de leur résistance. Ses rapports avec Moscou avaient commencé de façon flatteuse. A l'occasion du mariage de sa fille Hélène Pavlovna avec Iakov Markevitch, Pierre le Grand, pour honorer la descendance de l'hetman, donna aux jeunes époux le domaine de Tourovka où j'ai fait mes premiers pas, et que je reverrai cinquante ans plus tard, en 1964. Ainsi la lointaine couronne cherchait-elle à se gagner des adeptes en offrant des terres qui ne lui appartenaient pas. Les choses, bientôt, se gâtèrent. Polubotok œuvra de façon si manifeste pour l'autonomie du pays que le tsar se résolut à l'arrêter, provoquant ainsi des soulèvements populaires(1). Mis aux fers dans la forteresse Pierre-et-Paul, Polubotok tomba malade. Le tsar vint le voir dans son cachot où l'hetman lui adressa un violent réquisitoire contre l'oppression accablant son pays. Ses paroles, telles qu'elles sont rapportées dans la fameuse Istoria Rusov* sont probablement apocryphes, mais reflètent le sentiment populaire du temps. Il termine en déclarant au tsar : « Bientôt le Tout-Puissant départagera Pierre et Paul », prédiction qui s'accomplit. Paul Polubotok mourut peu après suivi à quelques semaines par Pierre.

* Malgré son chauvinisme et une origine controversée, l'Istoria Rusov qui commença à circuler vers 1824 apporte des éléments intéressants sur la personnalité et l'histoire de l'Ukraine.

On peut attribuer à ma filiation cosaque un certain sens inné du commandement, propre à ceux que précède une lignée d'hommes habitués à être obéis. Il me fait trop inconsidérément accepter d'être responsable d'autrui, et incite tout aussi facilement les autres à s'appuyer sur moi. On verra la légèreté avec laquelle ma mère s'en réclama dès mes dix ans.

 

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Parmi mes aïeux paternels plus proches, je me sens particulièrement attaché à Nicolas Andreïevitch Markevitch (1804-1860). Très connu dans les milieux culturels ukrainiens et russes du siècle dernier, il était lié avec Gogol, Pouchkine, Vertovsky et Chevtchenko, sans parler de son amitié célèbre avec Glinka, auquel son nom restera attaché tant qu'on s'intéressera au père de la musique russe. Étudiants, ils logeaient dans la même chambre de pension à Saint-Pétersbourg et en gardèrent toujours une amitié inconditionnelle comme j'aime qu'elle soit. On doit à la musicologie soviétique la publication de nombreux textes de N.A. Markevitch concernant Glinka, et de leur correspondance. Nicolas Andreïevitch s'y montre à la fois cultivé, généreux, tolérant, farceur, un peu provincial, et d'un humour où la sagesse se mêle à une connaissance aiguë, mais affectueuse, des hommes.

Quels que soient les portraits et caricatures qui le représentent (la plupart dus au peintre Sternberg), il porte une sorte de houppelande qui devait tenir lieu de robe de chambre. Mon père m'a transmis ce goût. J'ai usé en cinquante ans plus de ces frocs que de vestons et y trouve tout autant un cocon philosophique qu'un refuge une invite au travail. Aussi ne suis-je pas loin de croire que si ce livre a quelque saveur, il faudra la mettre au compte de ma robe de chambre.

Là ne se bornent pourtant pas mes points communs avec mon bisaïeul, bien que cette concession au confort cache à elle seule de nombreuses affinités que résume notre capacité commune de nous suffire à nous-mêmes. A part son Histoire de la Petite Russie mentionnée, Nicolas Andreïevitch a laissé un ouvrage qui me passionne et constitue une véritable aventure. Il s'agit de ses recherches sur la thématique ukrainienne, recherches initiées par son père et continuées par son fils André.

Ce que Bela Bartók, armé d'un enregistreur, ferait pour la mélodie hongroise, ou Nicolas Skalkotas en Grèce, Markevitch le réalisa avec les moyens de son temps. Je l'imagine partant pour des semaines, parfois des mois entiers, à la chasse aux thèmes musicaux. A cheval, avec quelques compagnons, il s'enfonçait de village en village dans un pays presque sauvage. Quelques vagues recommandations de paysans lui suffisaient pour faire, à travers forêts et vallons, des crochets de plusieurs jours à la recherche d'un rhapsode vanté dans la région. Quand on avait rejoint le bonhomme, commençait un travail de longue haleine. Les rhapsodes (kobzar en ukrainien), organisés en confrérie, étaient souvent aveugles ou infirmes. Les maîtres choisissaient de préférence leurs élèves parmi les jeunes gens atteints de cécité ou inaptes aux travaux des champs et qui les accompagnaient dans leurs tournées et les servaient comme apprentis. Être reçu ou radié de la confrérie avait lieu au cours d'une cérémonie pleine de dignité, car le peuple voyait dans les kobzars les dépositaires de son passé épique. Ce n'est qu'après un examen difficile qu'était conféré le titre de maître qui permettait d'enseigner. Certains de ces rhapsodes connaissaient des centaines de chants, parfois d'une beauté saisissante, et dont Nicolas Andreïevitch prenait note « de la bouche ».

Parmi les quelque quatre cents mélodies populaires publiées, finement harmonisées par Nicolas Andreïevitch, beaucoup ne furent pas approuvées par la censure impériale qui y voyait une affirmation dangereuse d'autonomie culturelle ukrainienne. Aussi, selon l'historien Jemtchoujnikov, passaient-elles « de main en main ». Il reste certain que les trésors musicaux, révélés par ces recherches, ont exercé sur le cours de la musique russe, notamment sur Glinka, une influence déterminante*. Son premier opéra, appelé depuis Staline Ivan Soussanine et dans lequel Diaghilev saluait justement « l'évangile de la musique russe », y plonge de profondes racines**. Je vois encore l'influence de Nicolas Andreïevitch dans la Symphonie ukrainienne que Glinka entreprit dans les années 1840. Il abandonna ce projet, se lamentant de l'impossibilité de faire une symphonie « sans tomber sous l'emprise des Allemands ». Je le regrette. Original jusqu'à la moelle, Glinka s'appropriait la moindre « emprise ». En témoignent les débouchés universels qu'il ouvrit au drame lyrique malgré ses sources italiennes. J'imagine la marque particulière que Glinka eût imprimée à la forme symphonique avant même que Tchaïkovsky n'y verse son inestimable contribution. Ce que dit Glinka de l'emprise allemande laisse entrevoir combien il avait compris l'esprit de la forme symphonique. Peut-être renonça-t-il aussi à sa Symphonie ukrainienne à cause du titre dont on n'aurait pas approuvé en haut lieu la saveur revendicatrice. Le mot « ukrainien » éprouvait alors une nette difficulté d'être.

* On les retrouve aujourd'hui à la Bibliothèque d'État de Moscou, au centre d'archives consacré à Nicolas Andreïevitch Markevitch, où sont réunis ses nombreux et très divers travaux. Seule, une partie des « documents musicaux » notés par lui, évalués à 1 600 chants profanes et religieux, a été déjà prospectée par les musicologues.

** J'ai enregistré cet opéra dans sa version originale et sous son premier titre : La Vie pour le Tsar, avec Boris Christoff dans le rôle principal (Voix de son Maître, n° Falp 505 à 507). Lorsque les Soviétiques débaptisèrent l'opéra en lui donnant le nom du principal protagoniste, Ivan Soussanine, certains musicologues soutinrent avec des arguments qui paraissent sérieux que telle avait été l'intention primitive de Glinka, qui aurait ensuite opté pour le titre définitif La Vie pour le Tsar, sur le conseil de ses amis afin de s'attirer l'intérêt du souverain. Il n'en reste pas moins que c'est le titre original.

J'ai retrouvé avec émotion au musée Glinka, à Moscou, une gravure qui représente ce prodigieux créateur de musique avec Markevitch en 1838, travaillant tous deux à la table de Nicolas Andreïevitch. Ils se rencontraient beaucoup à l'époque de la composition de Rouslan et Lioudmila. Certaines parties du livret de cet opéra tiré de Pouchkine, comme la ballade de Phyna, sont de mon aïeul. Glinka notera dans ses souvenirs : « Je me souviens fort bien du temps où j'écrivais la ballade de Phyna. Pendant que je composais la musique des vers déjà faits, Markevitch grignotait son porte-plume. Ce n'était guère facile d'ajouter des vers à ceux de Pouchkine... » On attribue aussi à Nicolas Andreïevitch l'idée, pour Rouslan et Lioudmila, de la « Marche du Négrillon » dont Glinka lui donna la partition autographe pour l'en remercier*. A ces années-là on doit encore une cantate satirique, Les nuits du Sud nous enchantaient, dont Nicolas Andreïevitch fit les paroles, Glinka la musique.

* Notons que cette page eut l'heur de plaire à Liszt qui la transcrivit en 1842 pour la jouer au piano dans ses concerts de Saint-Pétersbourg.

Parfois, Glinka participa à la « chasse aux thèmes ». Dans une lettre de Saint-Pétersbourg (septembre 1838), il écrit à N.A. Markevitch : « Le voyage de retour fut loin d'être aussi agréable que nos expéditions avec toi. » Les raisons de ses ennuis ? Nommé en janvier 1837 Maître de la Chapelle impériale, Glinka a profité de son voyage en Ukraine pour chercher « parmi les âmes », c'est-à-dire les serfs, des voix pour son chœur. « La plupart des chanteurs ne cessèrent d'être malades à cause de la poussière qui les faisait tousser et des cahots des voitures, ce qui me donna de l'inquiétude pendant tout le voyage. Je fus bien content de les remettre à l'inspecteur... »

J'ai souligné la contribution de N.A. Markevitch à la prospection de la musique populaire de son pays, car, grâce à ces recherches, les musiciens russes ont eu connaissance, dès 1838, de chants ukrainiens anciens, profanes et religieux, dont ceux retrouvés dans les régions de Poltava et Tchernigov sont parmi les plus frappants.

De récentes études sur Nicolas Andreïevitch Markevitch mettent en lumière ses activités politiques et ses rapports avec les Décembristes, parmi lesquels il comptait des amis comme Ryleiev, Bestoujev, Pestel ou Grabbe. Je rappelle aussi les démêlés avec la police que lui valurent ses attaches avec la « Confrérie de Cyrille et Méthode ». Comme son cousin Athanase Vassilievitch, il montrait là une farouche indépendance, ne serait-ce que par ses convictions républicaines, alors que la lourde machine administrative développée par l'absolutisme de Nicolas Ier semblait prête à braver les siècles.

Sans se soucier de l'opposition de ses pairs, mon aïeul affranchit ses paysans, appliquant les principes du « Manifeste » et créant avec eux une Société des Amis de la Liberté. Ce faisant, il donnait suite aux thèses d'un autre de mes aïeux, Alexandre Ivanovitch Markevitch, qui s'applique à démontrer dans un ouvrage sur la formation de la société cosaque, comment elle contient en germe les éléments d'une émancipation future*.

* La formation sociale de la Cosaquerie, Alexandre Ivanovitch Markevitch (1790-1855).

La tradition de famille donne Nicolas Andreïevitch comme affilié à la loge maçonnique L'Amour de la Vérité, de tendance décembriste. Cet homme si vivant fut du reste membre des associations les plus hétéroclites, sociétés de Botanique, de Musique, de Minéralogie, en plus des Amis de la Liberté et de la fameuse Confrérie de Cyrille et Méthode, ce en quoi je diffère de lui, nourrissant un certain scepticisme sur l'utilité de ces volières d'illusions. (On me fait remarquer la fausseté de cette déclaration. C'est vrai que je fais partie, mais sans beaucoup y croire, d'associations pour la protection des Monuments, des Oiseaux, sans compter des comités d'Universités ou de Festivals, des sociétés culturelles, des groupes de soutien, etc... Mea culpa.) Mais si les illusions de Nicolas Andreïevitch et de ses amis me font sourire – pas plus que les miennes, d'ailleurs – le désintéressement dont elles témoignent m'emplit de nostalgie. Je me reconnais dans leur climat, celui d'une foi irraisonnée dans le progrès de l'homme.

Quelques mots encore sur le fils de N. A. Markevitch, André Nicolaïevitch (1830-1907) qui, par sa brillante situation à Saint-Pétersbourg et les honneurs qui jalonnent son existence, tranche un peu sur le reste de la famille. Autant son père paraît bohème, avec ses houppelandes, dans les tableaux qui le représentent, autant André Nicolaïevitch, de taille élevée, le visage fin et allongé, a grand air. J'ai dit le goût du tsarisme pour les uniformes, hérité de Nicolas 1er. André Nicolaïevitch en portait un qui, avec ses broderies dorées sur un drap superbe, eût pu servir de baldaquin. Né dans notre propriété de Tourovka, mon arrière-grand-père termina l'École de Droit, institut aristocratique où furent notamment élevés Aksakov et Tchaïkovsky, et dont on le suspendit un an, en 1847, pour avoir participé à des émeutes d'étudiants. André Nicolaïevitch vécut en permanence à Saint-Pétersbourg, attaché au tribunal, avant d'entrer au Sénat, ce qui se faisait comme tout le reste par décret souverain. La musique restait cependant son expression principale, comme pour la plupart des membres de notre famille (son père, enfant, disait la « diviniser ». Brillant violoncelliste, André Nicolaïevitch possédait un Stradivarius, catalogué comme no 7 dans le pedigree officiel de cette marque d'instruments et portant le nom de « Sénateur ». (Le n°1 appartient aujourd'hui à Rostropovitch comme il se doit*.)

* Un caprice du sort a fait que le « Sénateur » me soit proposé à Los Angeles dans les années 50. Piatigorsky vint l'essayer pour moi. L'étui du violoncelle portait encore la plaque de cuivre au nom de A. N. Markevitch. On en demandait 27 000 dollars, ce qui me fit renoncer à l'acheter, mais mon frère Dimitry, qui est violoncelliste, l'acquit quelques années plus tard. Il se trouve maintenant à Genève, propriété de M. David Josefowitz, directeur du Club du Disque.

André Nicolaïevitch participa à de nombreux concerts, surtout avec Anton Rubinstein, Rimsky-Korsakov, Liadov et Glazounov. Poursuivant l'œuvre de diffusion de l'art musical populaire entreprise par son grand-père, il publia, comme son père Nicolas Andreïevitch, des recueils de chants dont la variété étonne autant que le nombre. Avec Anton Rubinstein, mon arrière-grand-père devait fonder, en 1862, le Conservatoire de Musique de Saint-Pétersbourg.

 

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Un climat aussi heureusement congénital, mais qui nous rapproche de l'Occident, m'accueille du côté de mon grand-père maternel, le peintre Ivan Pavlovitch Pokitonov (1830-1923). J'ai déjà mentionné son cousin emprisonné en même temps que Vera Figner à Schlüsselbourg pour ses activités « subversives ». Je suppose Grand-père assez porté aux mêmes idéaux bien que moins engagé. On verra que sa vie finit dans l'isolement du fait de circonstances curieuses, et notre famille ignorait presque tout de lui jusqu'à ce que je découvre son œuvre et cherche à m'informer de son modeste mais délicieux génie. En 1964, j'ai organisé au musée
Tretiakov une rétrospective Pokitonov et rédigé pour le catalogue une étude documentée sur mon grand-père. Deux cent quarante tableaux, dont deux portraits de l'artiste par Repine, furent réunis. Ils provenaient aussi bien de musées soviétiques que de collections particulières, dont la mienne qui comprend quelque cinquante Pokitonov. En U.R.S.S., on trouve sur lui une bibliographie très complète. Certaines de ses productions en disent long sur ses convictions ou ses amitiés avec des personnalités pré-révolutionnaires, notamment un portrait de Chevtchenko, œuvre de jeunesse, vraisemblablement inspiré d'une image populaire, un autre de Lavrov(1) et une esquisse de Vera Figner faite après sa sortie de prison et suspendue, aujourd'hui, dans mon bureau.

Il s'avère malaisé de donner à l'art de Pokitonov la place qui lui revient, car il contient une réelle grandeur dans des surfaces exiguës. Pourtant il ne s'agit pas de miniatures et certains des espaces qu'il crée apparaissent si vastes pour le format du tableau qu'ils constituent un cas exceptionnel dans l'histoire de l'oeil. Les contemporains d'Ivan Pavlovitch ne s'y trompèrent pas. Dès son premier séjour parisien, en 1877, Pokitonov voit son talent reconnu par les peintres les plus divers. L'amitié le lie à Gustave Moreau, Guillaumet, Harpignies, Baudry, Carrière. Il habita dans l'atelier qu'occupait ce dernier, impasse Hélène, près de l'avenue de Clichy et que Pokitonov reprit peu après pour lui. Un critique de l'époque* dit la révélation que fut pour Meissonier la perfection, la luminosité, la facture de cet art, et vante son « organisation phénoménale ». Je partage du reste l'opinion de Tourgueniev qui préférait Pokitonov à Meissonier qu'il surpasse nettement par la qualité de sa facture. Tourgueniev qui était parrain de Vera Pokitonov, soeur aînée de ma mère, évoque avec admiration Pokitonov, lequel fit de lui un portrait que l'écrivain jugeait « plus vivant que la vie » (musée Tretiakov).

* Albert Wolff, dans Le Figaro du 1er mai 1881.

C'est son exigence avec lui-même que j'aime chez Ivan Pavlovitch, et je crois en avoir hérité. Leskov décrit dans l'Ange scellé la façon dont travaillaient les peintres d'icônes qui perpétuaient encore, de son temps, la grande tradition de Roubliev et de Gorodez. Il semble parler de mon grand-père. L'amour et l'humilité avec lesquels Pokitonov choisissait ses bois, renforçait l'envers du panneau de listels transversaux afin qu'il ne se contracte pas, et le revêtait d'un enduit épais, sombre, pénétrant, plusieurs années parfois avant que d'y ouvrir un ciel – sont d'un autre âge. On me verra travailler avec la même application quand je créerai pour mon Paradis perdu un nouvel espace sonore. Et, bien après que le tableau fut sec, Ivan Pavlovitch ne se lassait point de le perfectionner, le polissant avec un os de seiche, le tournant, le retournant dans ses belles mains noueuses et le caressant comme s'il eût voulu y faire pénétrer encore plus profondément la chaleur de son souffle. A ce respect de son travail se doit la fraîcheur inaltérable des teintes. Et quel miracle que l'œil humain quand il projette une telle luminosité !

Par Ivan Pavlovitch, je peux me prévaloir d'une ascendance variée. Son grand-père avait épousé une tzigane, alliance controversée dans son entourage. Aussi ne montrait-il presque jamais son épouse qui passait pour a belle comme Hélène ». Dois-le à son origine nomade la faculté résignée d'adaptation avec laquelle je me suis plié toute ma vie à me déplacer 7 Elle, cependant, fut condamnée à une immobilité de harem. Le couple eut vingt-quatre fils. Grands et petits se signaient avant de pénétrer dans les appartements de leurs parents et baisaient la main de leur père. Cette aberrante éducation prit fin de façon singulière : l'aîné des fils s'étant distingué en Perse en 1827, le tsar Nicolas fer demanda au brillant soldat la récompense qu'il souhaitait. « Que votre Majesté retire mes vingt-trois frères à l'autorité paternelle pour leur faire faire des études sérieuses. » L'empereur acquiesça. On expédia les garçons à Saint-Pétersbourg, le cadet encore à la mamelle, accompagné de sa nourrice. C'est Paul Danilovitch, mon arrière-grand-père. Il devint militaire de carrière, ce qui probablement explique qu'Ivan Pavlovitch ait hésité avant de choisir sa voie, si loin du fil de l'épée*.

* Plusieurs de mes vingt-trois arrière-grands-oncles moururent dans la guerre de Crimée. Certains d'entre eux se firent remarquer de façon moins inutile. Ainsi Grégoire Pokitonov (1810-1892) qui voua son existence à la diffusion du savoir. Il fut selon l'Encyclopédie Russe le premier à créer des éditions populaires et à introduire en Russie les procédés de reproductions photographiques permettant la publication de livres d'art illustrés. Pourtant les armes restaient la grande affaire dans cette famille et l'Encyclopédie donne beaucoup plus d'importance au général Daniel Pokitonov, couvert de décorations et vainqueur de la bataille de Plevna contre les Turcs. C'est son fils Nicolas qui fut emprisonné à Schlüsselbourg pour son activité révolutionnaire.

On le trouve d'abord à la Faculté des Sciences d'Odessa, élève de Metchnikov, le biologiste, prix Nobel en 1908 pour ses travaux sur la phagocytose et dont la doctrine de l'orthobiose, ou développement harmonieux de la vie humaine, est à l'origine des recherches effectuées pour combattre la sénescence. C'est Élie Ilitch Metchnikov (1845-1916) qui, ayant organisé l'Institut Pasteur avec Pasteur, le remplace après sa fin. Une solide amitié unirait Pokitonov à Metchnikov.

Mais Paris a révélé Ivan Pavlovitch à lui-même, à vingt-sept ans. Dans ce bouillon de culture dont je connaîtrai un jour moi-même la tonicité, s'affirme brusquement l'anticonformisme de Grand-père. Ses penchants bohèmes — tziganes ? — lui font oublier la Faculté des Sciences, et ses sages projets de se donner aux finances tout en administrant le domaine familial. Adieu veaux, vaches, cochons, couvées ! Pokitonov expose ses premiers tableaux et soudain viennent les commandes et les propositions de contrats. J'ai vu celui de Georges Petit signé pour soixante-dix ans avec un traitement mensuel de 1 000 francs-or, sans aucun engagement concernant la production du bénéficiaire. Epoque dodue et débonnaire où une galerie de tableaux assurait la vie d'un artiste jusqu'à l'âge de cent ans. Sans être tenu pour rétro (= mièvrerie béate, bourgeoise et satisfaite), qu'on me permette à cette évocation un brin d'envie.

L'écho du succès parisien de Pokitonov parvient aux oreilles d'Alexandre III. Celui-ci l'engage à se rendre en Bulgarie pour fixer, en une série de panneaux, les lieux principaux où, comme grand-duc héritier, il avait campé pendant la guerre russo-turque. Lorsqu'on interrogeait plus tard Grand-père sur ses réactions à l'impérial caprice, il fit une réponse qui montre l'artiste accompli : « J'avais alors suffisamment dominé mon métier pour oublier que je travaillais sur commande(1).»

L'impératrice Maria Feodorovna, elle, chargea Pokitonov de peindre en France les paysages que son fils Georges(2) avait contemplés durant la maladie qui l'emporta. Ces commandes valurent à mes grands-parents de se marier à Czernowitz, à ma mère de naître à Pau. Elles sont aussi la cause du titre de « paysagiste batailliste » dont on affubla Ivan Pavlovitch lorsqu'il fut reçu à l'Académie impériale de peinture.

Deux amis de Grand-père, Metchnikov et Tolstoï, dont il peignit plusieurs portraits à Iasnaïa Poliana en 1905 et 1906, nous permettront de mieux cerner les contours de sa personnalité. Pôles opposés de la pensée russe aux abords du XXe siècle, Tolstoï et Metchnikov se connaissaient. Le frère aîné du second, Ivan hitch, dont la mort a servi de thème à la nouvelle de Tolstoï portant son nom, décrit, con gentilezza, ce qui fait la force et les limites de ces deux esprits : « Metchnikov comme professeur de zoologie possède toutes sortes de notions sur le gibier. Ainsi connaît-il en plusieurs langues ce qui s'écrit sur la bécasse des bois, ses habitudes, la structure de ses organes internes. Pourtant, lorsque je vais à la chasse, ce n'est certainement pas lui que j'emmènerais pour m'aider à attraper cet oiseau, mais un chien qui, sans aucune science, guidé par son flair, saura le découvrir presque infailliblement. Tel est Tolstoï. Son instinct du tréfonds de notre âme n'a pas de pareil et il déchiffre les impulsions les plus secrètes du cœur humain avec une justesse étonnante. Mais là où il s'agit de résoudre un problème en logicien, il est souvent en dessous de toute critique. » Si Ivan Pavlovitch se rapproche de Tolstoï par sa connaissance du cœur et ses intuitions du sens secret des choses, je sais qu'il faisait siennes les paroles – typiques du socialisme d'alors – avec lesquelles Metchnikov résuma ses impressions, après une visite à Iasnara Poliana : « ll y a tout lieu de croire qu'en cherchant la vérité l'humanité ne suivra pas les traces de Tolstoï, mais libérée des maux qui l'accablent à l'heure actuelle et ayant atteint un niveau plus élevé, elle s'adonnera aux sciences et aux arts dans une mesure qui appartient aujourd'hui au domaine des rêves. » Cet « aujourd'hui » reste aujourd'hui.

Ivan Pavlovitch rencontra Mathilde de Wulffert à Paris. Ma grand-mère y faisait des études de médecine, ce qui représentait dans son milieu une notable indépendance d'esprit. Comme la majorité de la classe dirigeante finlandaise de ce temps, sa famille tirait ses origines principales d'Allemagne et de Suède. Mathilde avait aussi une grand-mère française, née Parizot de la Valette dont l'aïeul, grand maître de Malte, est fondateur en 1566 du port qui porte son nom. Le père de Mathilde, le général baron de Wulffert, brave traîneur de sabre, se laissait complètement dominer par sa femme qui témoignait d'un caractère rigide et puritain. Je crains que ma grand-mère n'ait hérité son incapacité d'admettre d'autres opinions que les siennes. Toutes deux jugeaient avoir du caractère parce qu'elles en possédaient un difficile, et s'en montraient également fières.

Grand-mère se donnait orgueilleusement pour féministe, et je revois encore dans mon souvenir, chez elle, la photo du Comité d'une Ligue de femmes à Helsingfors (aujourd'hui Helsinki). Oh ! glaçante image ! Heureusement que jamais, au grand jamais, on ne rencontrera chez l'homme une virilité aussi agressive. Physiquement, Mathilde devait faire exception. J'ai d'elle une photo montrant une belle jeune femme à l'expression décidée et remarquablement franche. On n'y trouve point de tendresse et je crois qu'elle ne s'y abandonna que plus tard, réservant cette faiblesse – car elle la considérait comme telle – à ses petits-enfants. Probablement en ai-je été le principal et tardif bénéficiaire. Peu après l'époque de cette photo, Mathilde, comme si elle renonçait à être charmante, barricada son visage d'un pince-nez doctoral qui fit désormais partie d'elle. Nadia Boulanger, dès vingt-cinq ans, coiffait aussi son joli nez d'un ustensile analogue pour se donner plus de poids. Apparemment, elles se sentaient toutes deux obligées de rendre leur féminité rébarbative pour l'imposer.

Ce que j'ai pu apprendre de Grand-mère, de son éducation luthérienne, de sa lutte pour devenir médecin (elle passe pour avoir été la première femme russe à pratiquer la médecine), sans parler du pince-nez symbolique, permet d'imaginer sans peine qu'Ivan Pavlovitch fut en pénitence. Ennemi de toute rigidité, ce serviteur de l'informulé qui, par bien des aspects, rappelle Tchekhov, dut bientôt penser comme l'auteur d'Oncle Vania : « Si tu crains la solitude, ne te marie pas. »

Il était trop tard pour philosopher juste. Le drame survint dont les assistants, jusqu'à leur mort, parlèrent en baissant pudiquement la voix. La mère de Mathilde pressentit que la paix désertait ce ménage. Habituée à ce que les réalités se pliassent à son vouloir et certaine de l'infaillibilité de ses desseins, elle dépêcha, de Saint-Pétersbourg en France, sa fille cadette, âgée de seize ans, pour l'informer d'abord, et remettre ensuite l'harmonie dans la vie de sa sœur. Ceci précipita le désastre. Sans avoir le flair de Tolstoï, on eût pu prévoir ce qu'allait produire l'intrusion de ce fruit, à peine mûr, déjà tendre, aussi féminin que Mathilde renonçait à l'être, et qui n'aspirait qu'à s'ouvrir. Ce fut le coup de foudre. Inexorable comme une tragédie grecque, le destin emporta Ivan Pavlovitch et sa petite belle-sœur Eugénie. Aveuglés par leur amour, il semble qu'ils aient attendu naïvement de Grand-mère qu'elle acceptât les conséquences de cette situation. Ils butèrent contre un mur que l'humiliation, la douleur et la morale rendaient infranchissable. La colère du ciel croissant d'heure en heure, Ivan Pavlovitch quitta son foyer avec Eugénie. Ils se mettaient au ban du monde. Ces événements servent de fond à la première enfance de ma mère, cadette de trois filles. Ivan Pavlovitch aggrava encore son cas en s'emparant des enfants. La suite est un exode du couple coupable, emmenant les fillettes à la traîne, de Paris au Caucase, et poursuivi par Grand-mère éplorée. Elle les rejoint enfin, obtenant du tsar – car pour la « classe des vanités », le bon vouloir du despote faisait loi – la garde de ses enfants et le droit de vivre séparée de son mari.

Ayant douloureusement triomphé, Mathilde Pokitonov revint en France à sa médecine. Sa faillite conjugale, blessure dont elle souffrit toujours, entretint envers son mari un ressentiment de chaque instant. Je crois objectivement que les raisons qu'on trouve à la source de ses maux firent de ces maux mêmes une compensation pour Grand-mère. Seule avec ses filles, maîtresse absolue d'un gynécée bafoué, elle dégusta son martyre où triomphait un matriarcat absolu. Maman parlait de son enfance à Paris comme très heureuse, mais elle en garda la conviction que par principe l'homme a tort. Ceci l'a parfois rendue savoureusement injuste à mon égard. Et je gage que dans son Éden, c'était Adam qui séduisait Eve, avec un fruit d'ailleurs douteux.

De tels événements dans une telle époque ne pouvaient qu'affecter la carrière de mon grand-père. Bien que son pays lui restât fidèle et que les principaux musées russes aient acquis ses œuvres, Ivan Pavlovitch évita dès lors ce qui lui rappelait son passé. Un isolement croissant explique l'obscurité enveloppant une production de plus en plus belle. Il ne participa à aucun salon et n'exposa plus. Fixé dans le village de Jupille près de Liège, Ivan Pavlovitch ne put jamais épouser sa compagne, Grand-mère refusant le divorce. De cette union naquit un fils, mon oncle Boris, que nous rencontrerons dans cinquante ans.

Un jour, en 1919, j'étais chez ma marraine, deuxième sœur de ma mère, lorsqu'il se fit un branle-bas dans l'appartement. Ma grand-mère très pâle, traverse le salon où je jouais et disparaît dans le bureau. Un solide vieillard fait irruption. Me soulevant gaiement de terre, il m'embrasse dans une barbe de barde. Je me souviens de son veston brun qui dégage une odeur de futaine et du regard malicieux avec lequel il me scrute. Ces yeux, créateurs d'espaces infinis, présidèrent au labeur quotidien d'Ivan Pavlovitch jusqu'à son dernier jour, à soixante-quatorze ans. Il gardait les nuages pour ses tableaux, car, selon mon oncle, il n'y en eut jamais entre ses parents. Ma grand-tante, pendant un demi-siècle, avait supporté sans défaillance les aléas d'une situation irrégulière, mais sans Ivan Pavlovitch, la pauvre vieille femme sombra et se suicida.

 

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On me demande parfois si j'ai jamais éprouvé le sentiment d'appartenir à ma « classe ». Ma réponse pourra surprendre : quelle classe ? En Russie, nos myriades de fonctionnaires grands et petits — le Revizor ! — étaient dits nobles. Si je déclarais comme Chateaubriand « Je suis né gentilhomme », cela ne signifierait à peu près rien, car il n'existait pas en Russie d'aristocratie dans le sens où l'entend l'Occident. Durant les siècles du tsarisme auxquels est attachée l'histoire russe, ne se trouvent ni suzerains, ni vassaux, ni féodalité. Un seul maître, le tsar, régnait avec un pouvoir total sur cet empire*. En dessous de lui, un servage, structuré et bien policé, respirait à son entière dépendance. Le tsar y prélevait ses ministres, les fonctionnaires, des soldats, des ouvriers, et exerçait sur tous un droit incontesté, mort comprise.

* Bien que la noblesse ait été affranchie au XIXe, peu avant la plèbe, Nicolas II, au XXe siècle, se considérait encore comme « Maitre de toutes les terres russes ».

La notion du servage en Russie est beaucoup plus familière et acceptée que nulle part ailleurs. Tout au long de l'histoire, chacun fut esclave d'un autre. Dans Boris Godounov, le tsar se dit esclave de Dieu, tandis que le prince Chouisky l'interpelle ainsi : « Auguste souverain, permets à ton esclave de s'adresser à toi. » Quant au Jésuite Rangoni, voici comment il exhorte Marina : « Respect à l'homme de Dieu ! Soumets-lui tout, ta pensée, tes forces, tes désirs, jusqu'à tes rêves, esclave en tout, toujours... » Des préséances à la Saint-Simon n'eussent eu aucun sens dans une telle société. Elle apparaît d'ailleurs si naturellement égalitaire dans les rapports humains et tendant dans le peuple à une autogestion si spontanée, que l'on pourrait, sans paradoxe, définir le système entier comme une démocratie d'esclaves dominée par un dieu de chair.

Jusqu'au XVIIIe siècle, tout « noble » devait au moins vingt-cinq ans de service à l'État. Catherine II émancipa cette dite noblesse, pour tenter de l'européaniser, émancipation remise en question sous le règne suivant et qui ne devint effective qu'au milieu du XIXe siècle(1). La noblesse russe a ressemblé alors, avec le retard d'un siècle, à celle de l'Ancien Régime de France, car elle constituait la seule couche sociale ayant réellement le droit de vivre*. Pourtant, après avoir été une aristocratie en servage, elle ne représenta plus qu'un happy few décoratif et le fait d'être déchargée de toute obligation a signé sa décadence. Confite dans des privilèges exorbitants, cette classe parasitaire et irresponsable qui se croyait « le monde » voguerait dès lors à la dérive sur ses vanités, entraînant le tsarisme avec elle tandis que s'élargissait le fossé qui la séparait du peuple. On eût cru les Anglais aux Indes. Et en bas une plèbe immense, analphabète, moisissait dans le sous-développement, ne connaissant que silence. On imagine facilement combien je me sens aux antipodes de cet ordre-là.

C'est néanmoins au « droit de vivre » octroyé presque hier, je dirais même le droit à une vie personnelle, que se doit l'éveil intellectuel et créateur illuminant le XIXe siècle russe. Cette singulière noblesse, passée de la contrainte au farniente, tire alors d'elle-même ses propres justiciers, un Tolstoï, un Lénine**, et dans le domaine des arts, les dérangeurs parmi les plus constructifs qu'on sache : un Scriabine, un Stravinsky, un Diaghilev, un Malevitch. Le « droit de vivre » négligemment octroyé, n'a pas fini de révéler ses enseignements. Un modeste souvenir d'enfance illustrera mon propos.

* Cette évolution, bientôt suivie de l'abolition du servage « d'en bas » (1861) est à peu près contemporaine de la Guerre de Sécession aux États-Unis, où l'émancipation, c'est-à-dire l'abolition de l'esclavage, date de 1865 (XIIIe amendement). Même après l'émancipation, les Noirs n'eurent ni droit de vote ni égalité légale, qui furent accordés plus tard par les XIV et XVe amendements de la Constitution.

** Je rappelle à ce propos la note de Bertrand Russell après sa rencontre avec Lénine : « Il est dictatorial, calme, incapable d'avoir peur, dépourvu de tout égoïsme, une théorie incarnée... J'ai eu l'impression qu'il méprisait la populace et était un aristocrate intellectuel. »

Il s'agit du Noël qui suivit la mort de mon père. J'avais onze ans, ma sœur sept. Quelques jours avant la fête, ma mère nous annonça (peut-être avec ce goût féminin du drame qu'elle tenait de Grand-mère et qui a alimenté plus tard le M.L.F.) que, trop pauvres pour nous offrir un arbre, nous devions nous passer de Noël. Nous décidâmes, Nina et moi, de régler l'affaire à notre façon et la veille du grand jour ramenâmes triomphalement de la forêt un sapin coupé à grand-peine. Maman commença par recevoir froidement cette surprise qui encombrait notre minuscule logis. « Vous n'avez rien, mes enfants, pour le décorer. » Qu'à cela ne tienne. Nous accrochâmes aux branches des monstres bleus découpés dans les couvertures de mes cahiers d'école, quelques pommes, des biscuits que Maman gardait dans une boîte pour les visites. « Pourquoi pas des légumes ? » m'écriai-je, et voilà Nina qui apporte de la cuisine des carottes, un poireau, deux oignons. Plus le sapin s'animait et dégageait sa personnalité bizarre, plus nous l'aimions et lui trouvions des possibilités nouvelles. Je me souviens d'une pantoufle de Maman à laquelle je fixais des oreilles en papier et qui, installée dans les branches comme un lapin ivre, narguait toutes les conventions. Elle provoqua un tel rire que Nina en mouilla son pantalon. Un délicieux humour emplissait cette petite fille, peut-être aussi une inconsciente bravade envers un destin grognon. Prise par notre entrain, Maman alla acheter quelques bougies sans égard à la brèche de son budget. Pour les accrocher nous les fixâmes dans leur cire sur n'importe quel objet. Ainsi apparurent dans l'arbre des ustensiles de cuisine, la brosse à cheveux de Nina et une vieille louche à potage de Tourovka. Ce sapin monopolisait tout notre avoir. Jovial comme un Silène, digne d'Arcimboldo, il nous valut un Noël unique.

Maman eut ces jours-là quelques visites, bonnes âmes venues avec des friandises « pour les pauvres petits Russes ». Notre œuvre provoqua une gêne visible. Certes, le non-conformisme du poireau, dressé à la place de l'étoile des Rois Mages, frisait l'indécence. Peut-être aussi jugeait-on Maman imprudente de risquer un incendie, et qu'il ne s'en soit produit prouve qu'on peut croire aux miracles. Mais surtout il y avait deux gosses qui, en réalisant innocemment (nous sommes en 1923) ce Noël surréaliste, affirmaient leur droit de vivre. C'est là où j'en veux venir. La misère la plus noire s'avère supportable lorsqu'elle frappe « un homme », c'est-à-dire quelqu'un qui a connu des droits. Tandis que pour le prolétaire elle est une infamie qui l'emplit du sentiment dégradant de ne pouvoir se réaliser en tant qu'homme, pour nous, le fait d'avoir tout perdu montrait paradoxalement qu'on ne pouvait nous enlever l'essentiel. Ainsi dois-je aux quelques générations qui m'ont précédé considérant leur droit de vivre comme un dû, d'avoir grandi malgré les circonstances non paria mais émancipé.

Ajouterai-je que, dans la mesure où ma sœur et moi le devions à quelque privilège, nous représentions un non-sens ? Le droit de vivre doit être le partage de tous. C'est pourquoi j'aspire de toute mon âme à un monde où chaque enfant aura cette conscience de sa faculté d'être. J'y vois la richesse élémentaire, la richesse féconde, une richesse beaucoup plus vraie que celle de Rockefeller. Il y a assez de noblesse dans l'homme pour qu'on la développe chez tous au lieu d'en faire l'apanage d'une classe.

 

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On commence sans doute à saisir pourquoi naître représente tout au plus pour moi l'affirmation passagère d'une identité. Comme à chacun, il m'appartient relativement que ce « moi » laisse quelques miettes d'éternité dont les plus visibles ne sont pas nécessairement plus précieuses. Mais combien de courants le traversent, dont certains s'élargissent, d'autres s'amenuisent, et dont je suis à peine responsable ! Cléopâtre contribuait déjà à ma formation, et pas seulement avec son nez, comme le croit Pascal. Je poussai mes premiers vagissements à l'hôtel Continental de Kiev, le 14 juillet 1912, calendrier julien. Le Continental appartenait à un oncle de mon père, Alexandre Somov. Futur parrain, il avait mis son appartement privé à la disposition du jeune couple. Depuis la Révolution, le Conservatoire de Musique occupe ce bâtiment et j'eus l'amusement, lors de mon retour à Kiev, en 1960, d'être reçu par les élèves dans cet appartement de mon parrain, lieu de ma naissance.

Dans une Russie lymphatique où 97% des humains trimaient pour assurer l'existence d'une minorité « sachant vivre », je trouvai un entourage plein d'égards pour ma petite personne. Ma nounou, Palachka, une belle paysanne de la région de Poltava, inaugurait fièrement un trousseau de style ukrainien. Elle avait la responsabilité d'un panitch* qu'elle comptait couver avec l'application d'une grosse poule.

* Panitch : fils de Pan. Pan correspond en ukrainien au Banne (seigneur) russe.

Mes parents avaient toutes raisons de croire heureusement déterminés les principaux événements de ma vie. On les aurait fort surpris en leur révélant que bientôt j'émigrerais dans le calendrier grégorien (où ma naissance se place le 27 du même mois) ; que, devenu homme, je me transporterais de Paris à New York en quelques heures ; que la renommée mettrait à mon service des moyens alors inconnus ; que mon « moi » se transmettrait électriquement, traversant par radio ou télévision des milliers de cervelles, celles-ci anéantissables toutes ensemble par un caprice nucléaire. Étaient-ils même conscients du pouvoir dont ils disposaient en me prénommant ? Soudain la possibilité d'un nouveau moi se trouvait fixée. « Igor » serait le centre de gravité autour duquel des forces invisibles et multiples amèneraient les énergies les plus variées sous forme d'événements et d'impressions. Ce prénom était alors mon unique existence. La mort m'eût-elle repris, il eût été tout ce qui reste de moi dans la famille humaine et le fait de le prononcer plus tard m'aurait donné cette pâle résurrection qu'allume une luciole dans la nuit. » Il est l'heure de nourrir Igor », « Ouvrez la fenêtre d'Igor. ». A peine inséré dans le monde, mon prénom, comme une ruche neuve, voyait la vie y déposer son pollen et chacun en tirer le miel qu'il pouvait.

Pour mon père, Igor était son premier fils ; pour ma mère, une préoccupation exaltante ; pour le pharmacien, un nouveau client, dont il ne pouvait prévoir combien une mauvaise santé de fer me rendrait rentable pour sa partie ; pour mon vieux parrain, A. P. Somov, l'héritier qu'il souhaitait ; pour l'archevêque qui me baptisa, en m'immergeant dans l'eau bénite selon le rite orthodoxe, une cérémonie et un déjeuner où son goût d'un monde « comme il faut » trouvait son compte.

Pris d'un mouvement neuf, le mot Igor dévalait, telle une pierre que le montagnard pousse du pied – engendrant  une énergie capable de provoquer des avalanches que je ne contrôlerais pas. Le jour où je prendrais conscience d'être un nom qui roule en cahotant dans un torrent de mots, qu'y pourrais-je ? Igor et Markevitch, parfois séparés, parfois accouplés, représentaient deux puissances auxquelles on m'avait lié. Génératrices d'incessants malentendus, elles m'entraîneraient à peine consulté, vaguement informé, souvent absent – plus prétexte que maître. Comme tout homme, je serai, par mes noms, multiplié, déposé ici et là, reformé de tête en tête, devenu rumeur, action, intention, on-dit. Et des Igor méconnaissables les uns aux autres, des Markevitch planètes et satellites à la fois, feraient que, toujours le même et toujours modifié, source et cible, solitaire et innombrable, je courrais toute ma vie après moi-même. Quelle curieuse disproportion entre cette larve, sortie d'un ventre symbolisant l'au-delà, avec un prénom aussi formé, original, gonflé d'histoire qu'Igor, auquel « Markevitch » ajoutait une famille, des propriétés, peut-être des dettes, une langue, une religion et une foule de préjugés dont une vie ne suffirait pas à me défaire. (Quand Érasme dit : « Pourquoi m'embarquer sur l'océan des superstitions », il y vogue depuis longtemps.)

Par la vertu de mon nom j'appartenais plus aux autres qu'à moi-même, dans une interdépendance qui n'a fait que croître et dont je découvre chaque jour davantage le terrible enchevêtrement. Dès le berceau d'ailleurs j'étais lié sans le savoir à l'univers, ne serait-ce que par le sein que je tétais toutes les deux heures. Paracelse a raison, nous mangeons les étoiles avec notre pain. Et, grosse tache rose avec deux petits poings mauves, Igor Markevitch respirait l'air d'une époque dite « belle », en fait grosse de guerres et de destructions alors inimaginables. Là-bas personne ne s'en inquiétait. Personne ne savait rien d'un obscur agitateur dont la ville de Saint-Pétersbourg prendrait quelques années plus tard le nom. L'inconscience donnait le ton. La misère n'était-elle pas pour les autres ?

J'ai tôt découvert que les autres et moi surnagions dans le même marécage. Dès ma troisième année, en 1914, nous quittâmes l'Ukraine pour aller soigner en Occident une tuberculose pulmonaire de mon père. Séparé quarante-six ans de cette terre qui prédomine en moi et me parle avec une douceur inexprimable, je réaliserais, le jour où je retrouverais Kiev, en 1960, et qu'elle m'enserrerait soudain dans le mol étau du Dniepr, avoir vécu comme assiégé de l'intérieur par elle. Apprenant là que Nicolas Andreïevitch Markevitch avait constitué, en 1836, un orchestre de serfs affranchis qui fabriquèrent certains de leurs instruments (même un piano) et accompagnèrent Glinka lorsqu'il chantait pour la première fois les airs de Rouslan et Lioudmila, j'y ai vu soudain une préfiguration ingénue, impavide et rurale, de mes concerts avec le Philharmonique de Berlin ou l'Orchestre de Boston.

En effet, derrière une façade d'homme archi-occidentalisé, jamais ne s'est atténué le sentiment qui m'attache à mon peuple, ni la conscience des courants qui alimentent cet attachement. Que j'approuve l'évolution qui a englouti la société dont je proviens n'empêche pas que j'y trouve des aînés qui me tendent la main à travers les âges, révélant, dès que je les sonde, une troublante affinité. Ces inconnus se survivent en moi et m'interrogent sur la suite que je leur donnerai. Souvent, ce sont eux qui m'ont fait saisir telles justifications de mon déracinement et donner à notre apport commun une dimension nouvelle.

Si j'offre cette confidence, lecteur, c'est que l'exil viscéral, animal, biologique, pour tout dire fondamental que je décris, n'a pas été le seul. Il m'a rendu sensible à d'autres exils qui s'y superposeraient et que nous éprouvons tous ; exil de la vérité, qui m'a amené à penser ailleurs, entouré d'une réalité, trop souvent masque grimaçant de ce qu'elle devrait être ; exil de la nature, naguère proche, maternelle, libre – devenue malade, pour ne pas dire insaisissable.

La capacité d'adaptation inhérente à l'exilé m'a valu d'être souvent traité de citoyen du monde. En vérité, je n'ai jamais cherché refuge dans le cosmopolitisme, somme toute mondain, où d'autres se complaisent. L'état d'apatride ne représente en aucun cas une anticipation. Évidemment, je souhaite à tout homme d'être aussi citoyen du monde, mais les droits qui en découlent n'auront de valeur que si chacun peut cultiver les liens, au parfum de pain frais, qui l'unissent à son sol.

Longue est la route, depuis que le Knez Marko* a quitté le duché de Hum, en Bosnie, où régnait son père le Voïvode Stephane Vanktchitch (1436-1466). Le pays ayant été annexé par le sultan, Marko, comme de nombreux chrétiens avec lui, alla s'établir en Ukraine. Quand ses descendants y font souche au XVe siècle, ce début des Markevitch (Marko-vitch = fils de Mark) n'est que l'aboutissement d'une histoire désormais inconnaissable mais dont les effets se mêlent à mes actes. Certes, plus ce grand « je » pluriel approche de moi, plus s'ajoutent de lignées connues. Mais cette forêt d'arbres généalogiques dont m'habite le diaphane feuillage, que dit-elle ? Presque rien. Faite de noms, désormais figés, elle garde les secrets de courants engloutis où joies et douleurs se mêlent à la grandeur, aux mesquineries ou à l'amour. Parfois un de ces noms s'anime. Il m'indique brusquement une ascendance grecque, suédoise, que sais-je, ou bien il me lie à quelque événement d'une vie révolue, dont je découvre qu'elle se prolonge encore.

* Par une erreur longtemps admise et reprise dans le livre qui m'est consacré dans la collection « Les grands interprètes », on a cru qu'il s'agissait du roi Marc de Serbie. En réalité, la filiation provient d'un prince Marko de Bosnie.

Ceci m'amène à parler de mes affinités avec le vivre français. D'où proviennent-elles ? Est-ce aux années parisiennes de ma mère, ou aux aïeux français nichés dans mon ascendance, que se doivent les racines qui m'y attachent aujourd'hui ? Cela me prédispose certainement à sentir mien ce qui porte la marque de la France. En outre, dès ma plus tendre enfance, le français devait se substituer peu à peu à ma langue maternelle, provoquant une mutation profonde dans mon comportement entier. Qu'on pense, par exemple, à la non-utilisation russe du présent du verbe être. Le Russe réserve ce « temps » à son Dieu qui, seul, affirme qu'il est, non à l'homme, instable et emporté par son devenir. La proposition russe se construit ainsi : « Je malade », « Son mari bête ». Aussi Descartes (est) difficilement traduisible. Au lieu de « Je pense donc je suis », le Russe dira « Je pense donc j'existe », ce qui implique pour lui « Je n'existe pas si je ne pense pas » et jette un jour singulier sur son idée de l'homme. Or, en devenant une sorte de parvenu du cogito, je ne sache pas en avoir éprouvé de troubles. La culture française a trouvé en moi un terrain réceptif et le vivre français m'a adopté avec cette aisance qui caractérise ses rapports avec ceux qui l'aiment. Je me sens plus proche de Descartes que nombre de Français qui, sans l'avoir lu, se déclarent tout de go cartésiens, en faisant de cet extraordinaire aventurier de l'esprit le plus tâtillon des notaires. Il n'y a pas beaucoup de cartésiens comme Descartes, et je ne demande qu'à le placer parmi les antécédents dont je me réclame, tant j'apprécie cet homme explosif, qui remet tout en question afin de tout éprouver par lui-même, et entreprend, sans bagages, le grand voyage de l'intelligence, quitte à dénicher en route les brins de vérité dont il se nourrira. Descartes est en outre capable de manier l'ironie, comme lorsqu'il note dans les Méditations qu'il faut croire qu'il y a un Dieu puisque c'est enseigné dans les Saintes Écritures et que d'ailleurs celles-ci venant de Dieu...

 

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Après avoir indiqué de façon succincte où j'en étais au cours des siècles passés, voici un peu de l'air qui se respirait quand je parus. La presse ne nous aide guère à définir ce temps, « l'actualité » comme à plaisir ignorant ce qui la marque.

Le tsar Nicolas II en 1912 a 44 ans. Quelques jours avant ma naissance, il rencontre le Kaiser sur son yacht dans la Baltique. Nicolas écrit à sa mère, l'Impératrice Maria Feodorovna, pour la rassurer au sujet de cette entrevue que tous deux appréhendaient. « Les intentions de Guillaume II, dit-il, ne donnent lieu à aucun souci. » De quoi s'inquiéter, quand Lloyd George, Premier ministre, affirme aux loyaux sujets de la couronne britannique qu'on n'a jamais connu semblable prospérité ? A Paris, Vienne ou Rome, les hommes d'État partagent l'euphorie, sibylles en jaquettes aussi clairvoyants que leurs hauts-de-forme. Personne n'écoute Winston Churchill, déjà Lord de l'Amirauté, dénoncer le péril allemand. « Une guerre entre l'Allemagne et l'Angleterre est impensable », lui répond-on de la tribune du Reichstag. En 1914, quand les faits donneront raison au jeune ministre, seul reste le souvenir du scepticisme qui accueillait ses propos. Bien que l'heure de Churchill n'ait pas sonné, le péril allemand était déjà son étoile.

Pour que la rencontre des empereurs sur la Baltique n'inquiète pas l'Angleterre, Nicolas II a d'ailleurs dépêché en visite officielle à Londres le Grand-Duc Georges et sa femme. Le Times du 26 juillet (veille de ma naissance) annonce un gala des Ballets russes en leur honneur à l'Opéra de Covent Garden. Clou du programme, Le Spectre de la Rose, avec Karsavina et Nijinsky. Mes parents, qui les avaient récemment applaudis, ignoraient encore qu'ils auraient un garçon, et encore moins qu'il deviendrait gendre de Nijinsky. Quant à Karsavina, nous la retrouverons lors de mon mariage à Budapest.

Revenons à la « belle » époque de 1912 qui eut pour caractéristique de se juger définitive. Banquiers, cocottes, roitelets d'Allemagne et autres dirigeants croyaient avoir acquis le zeste de libéralisme manquant au passé pour atteindre la perfection, d'où l'ébahissement naïf dont j'ai trouvé l'écho jusqu'en Australie dans le Sydney Daily Herald, durant la visite d'une mine, faite ces jours-là par George V et la reine Mary. Le lyrisme avec lequel sont chantées la nouveauté et la magnanimité du geste suppose tous les problèmes sociaux résolus. « Le roi et la reine, conclut-on, ont exprimé leur plaisir à observer leurs sujets dans leur travail quotidien. »  On dirait une visite au zoo.

Cependant, à Paris, rue Marie-Rose, M. Oulianov écrivait pour les premiers numéros de la Pravda. Le propriétaire ne nourrissait aucune inquiétude au sujet de son locataire russe, qui possédait un compte au Crédit Lyonnais (Lénine, car c'est lui, y plaçait les avoirs du parti bolchevique constitué au début de l'année). Quant à Ivanovitch, tandis que la sage-femme coupait mon cordon ombilical, il arrive en exil dans le district de Narym. Qui est Ivanovitch Vassilieff, ou plutôt Koba, car depuis 1911 on ne le nomme plus Sosso, sera plus connu sous le nom de Staline. J'ai appris pendant l'occupation nazie combien souple devient l'identité quand elle se cache. Staline partage sa captivité avec Sverdlov dont l'ancienne Ekaterinenbourg porte aujourd'hui le nom. Le parti bolchevique venait de constituer un « Comité central » où Lénine, malgré une nette opposition, tint à faire accepter Staline. Il devinait que ce dur se chargerait de besognes rebutant de plus sensibles, et lui fit communiquer cette promotion par Ordjonikidzé. Je gage d'ailleurs qu'aucun d'eux ne prévoyait plus que moi, dans mon berceau, que ce Comité central, alors obscur, deviendrait l'organisme le plus puissant et le plus redouté du siècle.

Lorsque la police lui en laisse le loisir, Staline s'occupe activement de la presse dont la clandestinité rend la circulation difficile. Voici dans Zvezda (l'Étoile) un exemple de son style :

Plus de doute : le mouvement souterrain de la libération a commencé...
Honneur aux Hirondelles ! Mais gare ! Les sombres forces, qui dans ces événements se cachent derrière le paravent des larmes de crocodile, recommencent à bouger !

J'espère m'en être un peu moins mal tiré quand j'écrivais, entre 1942 et 1944, dans les feuilles clandestines du Comité de Libération de l'Italie centrale, des articles enflammés incitant au sabotage. Ce genre n'est guère facile, car il doit dire l'essentiel avec la plus grande brièveté, ce que Staline acquit plus tard d'une façon un peu lourde mais avec une conviction communicative.

On voit qu'à mon apparition je me trouvais en bizarre compagnie. Surtout hétéroclite. A Vienne, François-Joseph, qui régnait depuis 1848, m'avait attendu dans le lichen carré de ses moustaches. J'y vois l'exemple d'un monde en survivance tandis qu'entre ses racines une vie totalement inconnue se fraye son chemin.

Le Corbusier, qui partage avec Einstein, Lénine, Marconi, Picasso et Freud la responsabilité d'avoir donné à mon siècle sa physionomie, avait déjà compris que les révolutions réelles se font par les choses. Agé alors de 25 ans, il commençait à Berlin les recherches qui l'amèneraient à tirer un style nouveau de nos connaissances sur l'évolution des espèces et l'adaptation au milieu. Doué de sens politique comme l'entend Platon (xxxxx = la ville), il allait livrer l'architecture aux psychologues et révéler l'anthropologie aux urbanistes.

Chose curieuse, tandis que l'esthétique architecturale se renouvelait par élimination, la musique, elle, s'engageait dans la complexité. 1912, pour l'oreille, est une année faste. Stravinsky à Clarens, termine le Sacre du Printemps que je populariserai dans le monde entier. En répandant une œuvre comme le Sacre par le concert, le disque et l'onde, ne l'ai-je pas vue se couvrir d'une trop rassurante patine ? Au fur et à mesure que j'enseignais aux orchestres à en dominer les difficultés, pouvais-je empêcher leurs angles de s'émousser, l'agressivité du jeune Sacre se muant en opulence ? Celle-ci représente ce qu'est l'amour bien fait aux découvertes éperdues des premiers embrassements. Tel est le sort des chefs-d’œuvre. « Tu connais tout du Sacre, me disait Georges Auric avec mélancolie, sauf ce qu'il eut d'ahurissant la première fois. » Les œuvres ont leur virginité que les conservatoires ignorent. Aux Ballets russes, première de Daphnis et Chloé, qui garde pour moi toute sa fraîcheur malgré d'innombrables exécutions. Strauss compose Ariane à Naxos, Debussy le deuxième cahier de ses Préludes et Schonberg a terminé Pierrot Lunaire. Le fait que de tels ouvrages soient contemporains signifie qu'expressionnisme, impressionnisme et romantisme rejoignaient ensemble des résultats assez définitifs pour qu'une page soit tournée. Schonberg a pris sur lui de le faire. On me verra aussi m'y employer plus tard, par une voie différente.

Même diversité de tendance dans la peinture où la vision éternelle de Renoir illumine ses 71 ans. Degas en a 78, Monet et Rodin 72, le grand Nolde 45. Picasso, dont je devais fêter le 80e anniversaire à Nice en dirigeant pour lui le Tricorne de Falla dont il fit les décors, passait alors avec Braque le cap de la trentaine. Tous deux se retrouvaient ce mois de juillet 1912 à Sorgues. De cette période datent les premiers papiers collés. Les MM. Prudhomme d'alors eussent été stupéfaits d'apprendre que leurs fils y verraient une valeur sûre et trouveraient normal que les scandaleux motifs cubistes décorassent maillots et nappes.

 

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Continuons. Hitler et Nehru ont vingt-trois ans. Tandis que le premier conçoit l'extermination de peuples entiers, Gandhi, alors professeur dans une « Ferme Tolstoï » à Johannesburg, imagine à quarante-trois ans la non-violence qu'il enseignera au second. Einstein, « au milieu du chemin de notre vie », professait à la Technische Hochschule de Zurich. Sigmund Freud a considéré 1912 comme une de ses années les plus fécondes. Il lance deux revues de psychanalyse : Imago et Zeitschrift, et publie un de ses livres principaux, Totem et Tabou. Cette année aussi commence sa célèbre dispute avec Jung, ce dernier pensant que les tendances incestueuses du complexe d'Œdipe n'ont pas seulement le sens littéral donné par Freud, mais représentent aussi des tendances ésotériques de l'inconscient. J'ai senti quand j'en parlai à Jung, quelque quarante-cinq ans plus tard, que la blessure laissée par cette querelle était encore vive dans le cœur du vieillard.

Madame Curie, à quarante-cinq ans, vient de recevoir le Prix Nobel pour ses travaux sur le radium. Déjà Prix Nobel en 1903, c'est la première personnalité honorée deux fois de cette distinction. Sans mettre en question le mérite de cette femme extraordinaire, on peut se demander s'il n'eût pas été plus opportun de récompenser Édouard Branly, proposé cette année-là par le Comité du Prix Nobel, et distraitement écarté par le gouvernement français. Ceci lui aurait permis d'acquérir un laboratoire convenable qu'il aura attendu cinquante-sept ans, en poursuivant ses travaux dans un dortoir prêté par l'Institut catholique. Apparemment, parmi les aveugles au pouvoir, il ne se trouvait pas même un borgne. Pourtant, en 1899 déjà, quand Marconi avait transmis le 28 mars, de Douvres à Wimereux, sa première dépêche, celle-ci disait : « M. Marconi envoie à M. Branly ses respectueux compliments par télégraphe sans fil à travers la Manche, ce beau résultat étant dû aux remarquables travaux de M. Branly. »

Et l'Italie, ma future patrie d'adoption D'Annunzio, à quarante-neuf ans, aspirait au rôle préfasciste de « l'Ariel casqué ». On a trop facilement déclaré cet héroïsme de pacotille ne plaire qu'aux femmes. Je dirai en son temps combien s'en est inspiré Mussolini. Celui-ci, sorti avec Pietro Nenni de la prison de Forli, s'affirme, au Congrès socialiste de Reggio Emilia, par ses diatribes contre les guerres coloniales, Le même homme, lors de (« sa » conquête de l'Abyssinie, opposera l'ypérite aux flèches. Enthousiasmés par son bagout, ses camarades de congrès le surnomment « Petit-fils de Socrate ». Ces bons socialistes tutoyaient la philosophie. Giacomo Puccini, dans ses cinquante-quatre ans, voyait triompher son opéra dernier-né, La Fanciulla del West, dédié à un Antinori, grand-père de ma seconde femme, et qui se piquait d'en avoir trouvé le sujet. Je préfère admirer l'aspect du génie italien que révélait Pirandello à quarante-cinq ans. Et Toscanini, son aîné de quelques mois, qui dirigeait au Metropolitan de New York.

J'oubliais quelques enfants, devenus plus tard mes amis ou qui ont marqué mon temps : Gershwin a quatorze ans, Lindberg dix, Greta Garbo neuf, Oppenheimer et Dali huit, le petit Sartre sept.

Tandis qu'à Stockholm se terminent, assez confidentiellement, les Ve jeux olympiques (ils attirent 327 288 spectateurs ; on en verra 2 millions à Rome en 1960), le tsar Nicolas, après sa croisière avec le Kaiser, se prépare à commémorer le centenaire de la Bataille de Borodino. Il reste de ce charnier, le médiocre 1812 de Tchaïkovsky qui me valut un jour, à Madrid, d'être embrassé par le grand-duc Vladimir, prétendant au trône de toutes les Russies. Le brave garçon, tout fier d'avoir reconnu l'hymne impérial qui figure dans la partition, croyait que je l'y avais mis pour lui.

Dans une lettre à sa mère, Nicolas II décrit la commémoration de Borodino, l'émotion qui étreignait les assistants en foulant le sol arrosé par le sang des défenseurs, et la procession solennelle avec la célèbre icône de Notre-Dame d'Odighitria, la même qui assistait à la bataille, cent ans plus tôt. Le tsar écrit notamment : « Quelques vieillards qui se souviennent encore de la venue des Français avaient été réunis pour l'occasion. Le plus remarquable parmi eux fut le vétéran sergent-major Voïtiniuk, âgé de 122 ans, et qui participa lui-même à la bataille ! Imaginez le sentiment extraordinaire de pouvoir parler à quelqu'un qui se rappelle de tout, le décrit en détail et indique la place où il fut blessé, etc. Durant le service divin, j'invitai ces hommes à se tenir près de moi sous la tente, afin de bien pouvoir les observer. Ils se mirent à genoux et se relevèrent aisément, certains même sans l'aide de leur canne. »

Sensible au présent quand il y retrouve le passé, isolé par la divinité de son droit, l'auteur candide de cette lettre, bien qu'il se croie maître d'un pouvoir impérissable, n'était point fait pour son rôle. Des multitudes de toutes couleurs s'arrêtent maintenant devant son trône qui, vidé de son symbole, n'a plus même de quoi chanceler(1). En vérité, les journées de Borodino furent l'exemple parfait d'un carnage honteux, car il n'apprit rien à personne. Ce sacrifice, évalué à 80 000 vies, n'arrête pas l'avance de Napoléon et déclenche la perte de son empire. De telles batailles ont un inconvénient : chaque camp peut en faire une victoire. Son centenaire fut commémoré à Paris comme en Russie. Les rumeurs de ces solennités entouraient mes premiers sourires.

 

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Cette quête de moi, dans divers commencements repérables, doit comporter quelques remarques sur les aspects physiques de mon organisme et sa santé. Bernard Berenson* en comparant, un jour, des photos de mes antécédents avec les miennes, s'étonnait de l'aspect anglais de mon grand-père paternel, observation juste, mais qui n'a point d'explication connue. Il trouvait par contre à mon père « des yeux tartares dans des traits d'Européen évolué ». Seul mon visage lui paraissait essentiellement méditerranéen, et il me montra des reproductions d'icônes byzantines auxquelles je ressemblais à trente ans. « Mais, conclut Berenson, vous êtes tous trois de purs Européens, comparés à un Mongol comme Clemenceau. » Et d'ajouter que j'eusse pu être la momie de Ramsès II dont les ascendants, selon lui, sont de provenance nord-européenne. Rien ne dit que cette observation, frappante sur le moment, ne redevienne un jour exacte...

* Pendant la Seconde Guerre mondiale, je me retrouverai à Settignano, voisin de Bernard Berenson (1865-1959), le célèbre critique, historien d'art et ethnologue. Une profonde amitié nous lia désormais.

Quelques photos de ma mère du temps de mon enfance montrent un visage fin et allongé avec un teint de brune et de grands yeux sombres. Berenson y voyait un cas original « de matière première tzigane dans un moule suédois », ce qui correspond, on le sait déjà, à certains antécédents de ma mère. « Cela donne un fort joli Greco. » Ma mère, qui perdit complètement cet aspect plus tard, le retrouva pour son dernier sommeil comme si s'était opéré un solennel retour sur soi.

Tandis que psychiquement mes origines paternelles s'affirment avec les ans tant dans une exigence croissante d'honnêteté avec moi-même que dans mes rapports avec autrui, mon apparence marquée dans l'enfance par la Bosnie et les Markevitch d'origine, après de nombreuses variations, aboutit aujourd'hui du côté de ma mère. Ce mouvement contraire n'a rien d'absolu et comporte des incidences fréquentes. On dirait quand elles se produisent que je suis soumis à quelque loi de compensation. Ainsi arrive-t-il parfois que le côté père se manifeste en moi sur le plan spirituel, et que par une sorte de réaction, ce soit accompagné d'une expression du visage ou d'un geste typique côté mère. En revanche, si ce dernier émerge par quelque réaction spécifique, je peux me surprendre à la véhiculer avec un mouvement de visage, manifestant, à ne pas s'y tromper, le bord paternel. Ces compensations pourraient être le fait d'un équilibre subtil – voire d'une lutte d'influences – entre les éléments divergents, insuffisamment mûrs pour être assimilés, qui doivent évoluer au-delà de moi, et peut-être de beaucoup d'autres encore.

Côté santé, je vois un composé analogue, qu'une longue pratique m'a permis de stabiliser. Chez les Markevitch, des âmes revêtues de corps trop fragiles quittent tôt cette réalité-ci, comme confuses de s'y être égarées. Ma mère et son entourage familial font montre au contraire d'une énergie inépuisable et ignorent longtemps la maladie. De cet ensemble, je tire une santé aléatoire et une fragilité increvable que les épreuves stimulent autant qu'elles la harassent.

 

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Nous touchons ici au terme de ce prologue. Je me suis lancé dans ce livre avec l'inconscience de la foi, celle qu'il pourrait être utile et qu'il faut l'écrire. Jusqu'ici je me suis appliqué à situer l'homme que je suis par ceux qui le préfacent et par les courants, parfois ancestraux, qui le traversent. Je constate que cette prise de position implique des choix révélateurs, beaucoup plus révélateurs même que je ne l'eusse imaginé, car on ne peut fouiller ce qui nous a composé sans déterminer la nature d'un autoportrait. Les éléments déjà recueillis doivent suffire pour suivre maintenant leur développement dans mes trois existences principales. La première ira de ma naissance jusque 1941. On y verra, d'une guerre à l'autre, ma formation d'artiste dans un monde différent de l'actuel et qui, durant la Deuxième Guerre mondiale, s'écroule et disparaît. J'expérimenterai alors une sorte de mort, d'où renaîtra un personnage neuf, qui pressent l'achèvement d'un chapitre millénaire de l'histoire de la musique, renonce à la création musicale devenue trop hédonique pour son goût, découvre la politique et s'engage activement dans la vie de son temps. C'est ma seconde existence, la plus connue, celle du chef d'orchestre à laquelle mon état de santé actuel semble bientôt devoir mettre terme. J'assiste ainsi à une seconde mort de moi-même, mutation dont doit se dégager une synthèse, qui constituera ma troisième existence. A l'élaboration de cette dernière synthèse participe cet ouvrage qui, ni Mémoires, ni Confessions, propose l'architecture d'une destinée, revêtue de son époque.

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